Tuesday, October 1, 2013

LE PETIT VIEUX DE SODECO



 
Omar

Un petit Village

Sama Beirut vu du "Village"


Il s’appelle Omar. D’un âge indéfini. Il habite un coin de village à Sodeco, en plein jungle urbaine. Un petit village au fond d’une impasse, oublié par les promoteurs avides de destruction et de « moderne ».

Je suis née à Sodeco. Avant la guerre dite civile. J’y ai connu les francs-tireurs, les abris, les soldats de tout bord, la peur mais aussi l’amitié, les fous-rires, la solidarité.
Au bas de « mon » immeuble, (que nous avons déserté en 1982), il y avait une pâtisserie. « La Pauline ». Je n’ai jamais su pourquoi ce nom. Le pâtissier y vendait de délicieux « Atayef ».  Aucun des 3 n’existe plus.

Dans cette impasse donc, habite Omar. Et mes bureaux sont juste à côté. J’ai pris l’habitude de me garer dans ce petit coin tranquille.
Un jour, curieux, Omar m’adresse la parole.
- Tu habites dans le coin ? 
- Non, je travaille juste à côté. Mais j’ai longtemps habité ici. Je ne sais pas si tu te rappelles, l’immeuble ou il y avait la pâtisserie la Pauline ?
- Bien sur que je me rappelle. Elle appartenait à mon frère Hafiz.
- Quelle coïncidence ! Comment il va ton frère ?
- Il est mort dans les années 90. Dans son sommeil.

Et pendant 5mn, me parle de son frère et des souvenirs de guerres dans le coin. Et puis :
-       Tu es la fille de qui toi ?
-       Jean – Claude Boulos. Tu connais ?
-       Qui ne connaît pas ! Un grand grand homme. Il était très ami avec mon frère Hafiz. Que Dieu ait leurs âmes.

Je vois en écrivant le sourire de ma mère. Mon père était ami avec tout le monde, et depuis son décès, il a encore plus d’amis.

Et depuis cette conversation, nous sommes devenus « amis» Omar et moi.

Si pour une raison quelconque (voyage, manque de place…) je ne me gare pas dans l’impasse pendant quelques jours, il m’accueille avec un :
-       Hamdellah al salamé ! Où tu as disparu ? Allah Yer7am bayek (que Dieu ait l’âme de ton père). On en fait plus des comme ça ! C’était un grand ami de mon frère.

Immanquablement, l’accueil est le même. Et j’adore. Et immanquablement il enchaine sur le chantier du gratte-ciel « Sama Beirut » qui fera 50 étages. Juste en face du petit village.

-       Jusqu’où tu crois qu’ils vont arriver ?
-       Jusqu’au ciel, je réponds à chaque fois. Et à chaque fois il rit. Et ca me met de bonne humeur.

Et Omar n’est pas con. Omar a son avis à dire. Quand les « choses » vont mal au Liban (donc souvent), il y va de son : « Nous aurions du rester sous mandat français. Nous sommes trop nuls pour gouverner tout seul. Nous aurions été tous français, plus besoin de visa, et moi j’aurais parlé français comme un belbol (Belbol=moineau, expression libanaise voulant dire exceller dans la langue)

Je souris. Ceci dit, vu son âge, il aurait pu apprendre la langue à l’époque… surtout que selon lui son père aurait rencontré De Gaulle et aurait travaillé pour je ne sais plus quel officier ou diplomate français.

Et un jour, j’ai vu Omar faire les poubelles du quartier. Ca m’a fendu le cœur. Le lendemain, ne voulant pas lui donner de l’argent pour ne pas le blesser,  je lui demande si je pouvais faire quelque chose pour lui.  Immédiatement il me répond : « je voudrais des vêtements et des chaussures de chez ton père, Allah Yerhamo, on n’en fait plus des comme lui »
Il en a récupéré un tas…

Et ce matin, en me garant, sous ses directives bien précises, je me suis dite « je vais parler de lui dans mon blog.»
Après avoir salué l’âme de mon père et les hauteurs du gratte-ciel, je lui demande si je peux le prendre en photo. Tout excité, il accepte. Il reprend sa place sur le perron sur une chaise qui doit avoir son âge et me souris.
Je lui montre sa photo sur mon IPhone et il me sort une perle.
-       C’est incroyable ces machines. Toutes faites à l’étranger, tu sais. Et nous tout ce qui nous importe c’est de savoir si nous sommes chrétiens ou musulmans, sunnites ou chiites. Nuls je te dis, nous sommes nuls ! On n’arrivera nulle part. Rien que des incapables.

Omar, je t’adore. Je te souhaite une très longue vie à observer les étages qui poussent du gratte-ciel de Sodeco.