Thursday, April 9, 2015

LE 13 AVRIL 1975

Ma soeur et moi sur notre balcon à Sodeco
(bad) english version below

Le 13 avril 1975,  nous étions  en famille à Himlaya, dans la montagne libanaise chez Fouad et Monique Haddad. Nous célébrions les 41 ans de papa. Les détails de la journée se sont enfuis de ma mémoire.  Et mes parents ne sont plus là pour m’en rappeler. Mais je suis certaine que Fouad a du prendre un tas de photos, Papa a du faire un milliers de calembours, Monique nous faire faire des dessins, Maman grimper et courir partout avec nous. Je suis sûre aussi que nous avons du cueillir du thym dans les champs encore vierges d’immeubles hideux, jouer à chambre noire dans la chambre de Robert, et se tenir la main en regardant Sannine en se disant que ce serait chouette si toute la vie était comme ce dimanche-là.  Nous ne savions pas encore, vu que les cellulaires n’existaient pas et que nos parents n’avaient pas encore pris l’habitude d’écouter les nouvelles à la radio. Nous ne savions pas encore que notre vie serait finalement comme ce dimanche là, pas celui de Himlaya, mais celui crée de toutes pièces à Ain el Remmaneh.

Si je ne me rappelle pas les détails de la journée, je n’oublierais jamais,  ceux de la nuit. Vers la fin de l’après-midi, nous avons senti nous les enfants, au milieu de nos cris d’allégresse, le vent de panique qui a soufflé sur nos parents. Je ne sais pas comment ils ont su « que ça allait mal en ville. » A une vitesse incroyable, tout fut rangé, lavé, fermé, bouclé et nous, fourrés dans les voitures avant même d’avoir eu le temps de seriner le traditionnel « encore 5 minutes s’il te plait maman !» Les 2 voitures se sont suivies, les Haddad habitant dans le même quartier que nous, à Sodeco, future ligne de front.

Les rues de Beyrouth étaient désertes. Arrivés chez nous, nous fûmes accueillis par des jeunes gens armés jusqu’aux dents. Ce n’étaient pas des soldats. Ils étaient habillés en civil. Ils nous font de grands signes de la main et nous conseillent de garer dans une ruelle. « A cause des francs-tireurs » hurla l’un. « Ne vous approchez pas des fenêtres ni des balcons et cachez les enfants » cria un autre,  « n’allumez pas les lumières des chambres donnant sur la rue.» Nous avons rasé le mur du terrain vague qui côtoyait notre immeuble. Nous sommes arrivés dans notre appartement le cœur battant. J’avais peur. Et c’est à ce moment que j’ai entendu les premiers coups de feu de ma vie. Depuis je suis devenue experte des sons que font les armes. Du M16 au Kalachnikov, du RPG à l’horriblement célèbre Orgue de Staline…
Les voisins allaient et venaient dans la cage d’escaliers. Les jeunes miliciens aussi. Ils montaient au toit de chez nous « parce que bien situé »… Papa et maman nous ont fourrés dans la chambre de bonne. La seule pièce dans l’appartement qui ne donnait pas sur la rue. Je me rappelle que je tremblais comme une feuille et que j’ai été prise d’une quinte de toux interminable. Ma première toux de stress… Il y en a eu depuis !… Pour nous aider à dormir Maman nous fit avaler une double dose de Campho-pneumine, un médicament pour la toux un tantinet soporifique, comme par hasard. 
Le lendemain, nous n'avons pas été à l'école. Le premier "pas d'école aujourd'hui" qui sera suivi de centaines d'autres... 

Des histoires de guerre nous pouvons tous en raconter des milliers. Et nous devrions le faire au lieu de prétendre que rien ne s'est passé. 40 ans après ni guerre, ni paix. 40 ans après, nous n'avons toujours pas ce fait travail de mémoire tellement essentiel à notre survie.


13 avril 75,  mon père avait eu 41 ans. J’avais 12 ans et 5 mois.  Je ne savais pas encore que c’était le dernier jour de mon enfance.  Je ne savais pas encore que je ne connaitrais jamais la paix. La vraie.


Josyane Boulos

ENGLISH VERSION 


April 13, 1975, we were celebrating my Dad’s 41 birthday in Himlaya in the Lebanese mountains at Monique and Fouad Haddad’s. The details of that day have vanished from my memory. And my parents are not there anymore to remind me. But I'm quite sure that Fouad took bunch of pictures, Dad made a thousand puns, Monique made us draw the nature around us, and Mom must have played and run with us. I am sure also that we have picked thyme, played hide and seek in Robert’s room and hold hands while looking at the Sannine peaks and thinking that it would be nice if all our lives would be like that Sunday. We did not know yet, as cellphone did not exist and that our parents had not yet become accustomed to listening to the news on the radio. We did not know yet that our lives would ultimately be like that Sunday, not the Himlaya one but the one created from scratch in Ain el Remmaneh.
If I do not remember the details of the day I will never forget those of the night. Late in the afternoon, we felt, us the children, despite our happy shouting, the panic that swept our parents. I do not know how they knew that "something was wrong in the capital." At an incredible speed, everything was tidy, washed, closed and we were crammed into the cars before we had time to repeat the traditional  " 5 more minutes please mom! " The two cars followed each other, the Haddad living in Sodeco, the same neighborhood as us, the future front line.  Beirut's streets were deserted. Arriving home, we were greeted by young men armed to the teeth. They were not soldiers. They were dressed in civilian clothes. They made big arm signs and advised us to park the cars in an alley. "Because of snipers" yelled one. "Stay away from windows or balconies and hide the children," shouted another, "Do not turn on the lights of the rooms overlooking the streets." We walked very close to the wall of a wasteland next to our building.  My heart was pounding fast till we arrived to our apartment. I was scared. 
And that's when I heard the first gunshots of my life. Since then, I became an expert in weapons sounds from M16 to Kalashnikov; from RPG to the horribly famous Stalin Organ ... The neighbors came and went in the stairwell. Young militiamen too. They climbed to the roof at home "because it is well located..." Mom and Dad have squeezed us in the maid room. The only room in the apartment that didn’t face the street. I remember I was shaking like a leaf and I start coughing like crazy. My first stress cough ... There has been so many since! ... To help us sleep Mom made us swallow a double dose of Campho-pneumine, a medicine for coughs slightly soporific. The next day we were not sent to school. The first "no school today," to be followed by hundreds of other ...  
War stories… we can all tell thousands of them. And we should do that, instead of pretending that nothing happened. 40 years after: no war, no peace. 40 years later, we still did not do this l “travail de mémoire” so critical to our survival.  

April 13, 1975, my father celebrated his 41 years. I was 12 years and 5 months. I didn’t even know it was the last day of my childhood. I didn’t know that I would never live in peace. True peace.




Josyane Boulos 

Thursday, April 2, 2015

BANJOURAYN ET CHEWING-GUM

Caricature : Garagotte

On dit que c'est le patron qui fait la secrétaire. C'est lui qui la choisit pour son efficacité, son incapacité ou juste pour ses beaux yeux. À travers les réseaux interurbains, elles sont la façade de l'entreprise où elles travaillent. Leur comportement au téléphone peut dire beaucoup sur leur employeur: efficace : le patron est pro ;  nonchalante: le patron est mou; agressive: le patron lui permet tout; trop sensuel: le patron se permet tout ! 

Au téléphone, rien qu'à la façon dont certaines disent ALLO, le résultat est celui qu'on attend. Voici une rapide compilation, tirée du quotidien … (histoires vraies... pimentées!)
  • “Bonjour."
Un inévitable “Banjourayn” à l’accent chewing-gum retentit dans mon oreille.
Ça commence mal! En appelant cette institution bien connue, je m’attendais à un accueil un peu plus correct.  Comme la conversation est déjà entamée, j’enchaîne: 
  • “Je voudrais parler à Monsieur W.G, s'il vous plait"
  • “Eh aayné (le droit) qui parle? "
  • “Josyane Boulos." 
  • “Eh, il n'est pas la aayné (le gauche cette fois). Vous voulez laisser un message ou il y a quelque chose entre vous et lui?”      (son d’un Clorets vivement massacré)
Excédée, je réplique: “Non, ma chérie, entre lui et moi il n'y a rien, du moins pas encore". Décontenancée, cette jeune dame se perd en explications vaseuses et mélange les ayné, habibté et autre tekbriné. Vous laissez votre numéro et raccrochez. Ne vous attendez pas à être rappelée. Ce n'est pas le travail de cette jeune femme qui n'est là que pour trouver le mari idéal. Je parie que son patron ne se prive d'ailleurs pas d'interpeller tous ses clients et relations de "habibé" hypocrites.

Autre genre, autre désastre: celle qui aimerait bien être à votre place, ou à celle de la femme du patron. D'ailleurs il suffirait de peu pour qu’elle postule à remplacer le boss lui-même...
  • ·       Elle: Alluuuuu
  • ·       Moi: “Bonjour, Monsieur D. s'il vous plait."
  • ·       “Il n'est pas là pour le moment. C'est urgent? Parce que si c'est urgent, je sais où le trouver, je peux vous “transfèrt” à sa voiture. "
  • ·       “Nous n'allons pas le déranger. Dites-lui seulement que j'ai appelé, je suis Josyane Boulos. "
  • ·       “Un message? "
  • ·       “Non, c'est personnel"
  • ·       “Ça va Madame vous pouvez me dire, je suis au courant de tout ce qui est personnel”.
Non mais quel toupet! Franchement, en réaction à une réponse pareille peut-on ne pas se poser des questions disons...malsaines? Est-elle payée par son patron pour faire dactylo ou psychothérapeute? Les relations d'affaires ne sont pas sensées savoir qu'en insistant un peu, la secrétaire peut raconter les déboires d'un chef trop expansif.

Et puis il y a les curieuses qui veulent tout savoir:
  • ·       " Je voudrais parler à Monsieur R. "
  • ·       “Qui est à l'appareil?”
  • ·       “Mme Boulos."
  • ·       “De quelle compagnie?”
  • ·       “Les ménagères en colère"
  • ·       « Il vous connaît ? »
  • ·       « Oui »
  • ·       « Vous êtes dans nos fichiers ? »
  • ·       « Je n’en sais rien ! »
  • ·       “C’est à quelle sujet?”
  • ·       “J’ai un projet à lui proposer”
  • ·       “Quel projet?”
A ce moment, me prend l'envie urgente de lui répondre:   " Je veux coucher avec lui, vous me le permettez?” mais je me contente d'essayer de savoir s'il est présent.
“Non, appelez un autre jour." 

Bon, je crois que je vais prendre une semaine de vacances !


Josyane BOULOS