jeudi 21 septembre 2017

L’ARBRE DE MA MERE




Si à l'instar de celui de Pagnol, mon père a connu la gloire, ma mère au lieu d’un château nous a laissé un arbre.

Il y a longtemps, pour ne pas dire il était une fois, ma mère mangeait un avocat (le fruit…)  Une fois terminé, au lieu de jeter le noyau à la poubelle, elle dévala les escaliers (c’est plus joli que «  elle prit l’ascenseur » ou peut-être l’électricité était coupée) jusqu’au rez-de-chaussée. Elle prit une petite pelle de jardinier et dans le jardinet commun de l’immeuble, fit un petit trou et y planta le noyau de l’avocat. Elle l’arrosa pendant plusieurs jours et un matin, un petit plant perça. A une vitesse saisissante, l’arbre grandit. On aurait dit une herbe folle. Mais c’était bel et bien un avocatier.

Qui pendant longtemps ne donna aucun fruit. Au grand dam de ma mère qui s’était bizarrement attachée à cet arbre. Et comme c’était une femme curieuse et intelligente, elle se renseigna et apprit que pour donner des fruits, un avocatier doit être accompagné d’un autre (se marier quoi. Il ne fallait pas que l’avocatier vive dans le péché vu que nous voulions des avocats et pas des pêches) Comme elle ne savait pas du tout comment faire, elle mangea un autre avocat, re-dévala les escaliers, reprit sa pelle de jardinier et planta auprès de l’autre un nouveau noyau qu’elle décida mâle, et attendit. Elle avait vraiment pris cette affaire au sérieux, ce qui est normal quand on parle d’avocat.
L’attente ne fut pas longue. En un rien de temps, le deuxième arbre poussa et ça a du être une belle histoire d’amour car sans crier gare, sans gynéco et sans sage-femme, le premier arbre donna des fruits. Abondement. 

Et c'est comme ça qu'au beau milieu du béton, cet arbre planté avec passion,  fait aujourd’hui la taille de 4 étages. Et donne des fruits. Beaucoup de fruits.

Il y a quelques jours, Abdel Karim est arrivé armé d’un bâton de 3 mètres avec attachée au bout une grande rakwé (cafetière pour café turc). Avec une célérité étonnante, il nous cueillit 48 fruits d’une seule branche. 

Ce matin j’en ai mangé un. Avec du miel et j’ai pensé à ma mère.
A sa passion de la vie qu’elle nous a transmis.
A son bonheur d’avoir planté un arbre qui a porté des fruits.
Au fait qu’on ne laisse après soi que ce qu’on a semé.


Josyane Boulos