mercredi 14 octobre 2026

TRANSFORMATION (Intervention au cours d;une table ronde au Salon du LIvre Beyrouth Octobre 2026)

 



Pour moi, le théâtre, c’est d’abord une rencontre.

Une rencontre entre des artistes, un texte, une scène, un lieu… et surtout un public.

Mais si je devais choisir un mot pour parler du théâtre aujourd’hui, ce serait justement celui de cette table ronde : transformation. Parce que le théâtre transforme.

Il transforme celui qui joue, celui qui regarde, parfois même le lieu qui l’accueille et la communauté qui se crée autour de lui.

Et surtout, pour rester vivant, le théâtre doit accepter de se transformer lui-même.

Depuis toujours, il change avec son époque : ses formes, ses langages, ses publics, ses lieux.

Mais au milieu de tous ces changements, il garde quelque chose de très simple: un être humain face à un autre être humain.

Quelqu’un raconte une histoire. Quelqu’un l’écoute. Et quelque chose se passe entre les deux.

C’est cela qui me fascine.

On peut entrer dans une salle avec sa journée sur les épaules, ses problèmes, son téléphone, ses habitudes, ses certitudes.

Puis les lumières s’éteignent. Enfin… normalement. Parce qu’il reste parfois quelques téléphones allumés dans la salle…

Et pendant une heure, une heure et demie, deux heures, on regarde une autre vie. On entend une autre voix. On entre dans un autre point de vue.

Parfois, on se reconnaît dans un personnage.

Parfois, au contraire, on découvre quelqu’un qui est à des années-lumière de nous, dont on ne partage ni l’histoire, ni les idées, ni les choix.

Et pourtant, pendant quelques instants, on comprend sa peur, sa colère, son désir, sa solitude.

Le théâtre nous permet de changer de place.

Littéralement pour le comédien, évidemment. Mais aussi pour le spectateur.

Et cette capacité à se mettre, même provisoirement, à la place de quelqu’un d’autre est, pour moi, l’une des forces les plus précieuses du théâtre.

Il ne nous dit pas forcément : « Voilà ce que vous devez penser. » Et tant mieux. Il pose des questions. Il dérange parfois.

Il nous oblige à regarder là où nous n’avions pas forcément envie de regarder. Je tiens énormément à cette liberté-là.

Le théâtre doit rester un espace où l’on peut dire, contredire, provoquer, rire de choses graves, parler de ce dont on ne parle pas ailleurs.

Je me méfie d’un théâtre qui veut donner des leçons. Je préfère un théâtre qui ouvre des portes et laisse chacun faire son propre chemin.

Et cette transformation du spectateur n’est pas forcément spectaculaire.

On ne sort pas tous les soirs d’une pièce en disant : « Ça y est. Ma vie a changé ! »

Heureusement d’ailleurs.

Imaginez la schizophrénie si chaque spectacle devait nous transformer complètement !

Souvent, c’est beaucoup plus discret. Une phrase qui revient le lendemain.

Un personnage que l’on jugeait au début et que l’on comprend un peu mieux à la fin. Une question que l’on ramène chez soi.

Une certitude qui devient… un peu moins certaine. Ou simplement une image qui reste.

Pour moi, c’est déjà énorme.

Un spectacle peut créer une toute petite fissure dans nos certitudes.

Et dans cette fissure peuvent entrer de la curiosité, de l’empathie, du doute, l’envie de comprendre.

Le théâtre transforme aussi quelque chose d’autre : il transforme un groupe d’inconnus en public.

Des gens qui ne se connaissent pas entrent dans une salle.

Pendant deux heures, ils rient ensemble, se taisent ensemble, retiennent parfois leur souffle exactement au même moment.

Puis les lumières se rallument et chacun repart de son côté.

Cette petite communauté n’aura peut-être existé que pendant deux heures.

Mais elle aura existé.

Et dans un monde où nous faisons de plus en plus de choses seuls, souvent derrière un écran, je trouve cela presque extraordinaire.

Je rends d’ailleurs hommage aux spectateurs qui réussissent vraiment à oublier leur téléphone dans leur sac ou dans leur poche pendant toute une représentation.

C’est devenu presque un acte héroïque ! Et accessoirement… un minimum de respect pour les acteurs sur scène.

Mais au fond, c’est peut-être cela, la transformation du spectateur :

ne pas devenir quelqu’un d’autre, mais repartir avec un regard légèrement différent.

Le théâtre ne change peut-être pas directement le monde. Mais il peut changer légèrement celui qui va ensuite retourner dans le monde.

Cette personne va retrouver sa famille, ses collègues, sa ville. Peut-être qu’elle écoutera quelqu’un autrement.

Peut-être qu’elle regardera une situation d’une autre manière. Ou peut-être qu’elle aura simplement respiré, ri, oublié pendant deux heures le poids du quotidien.

Et cela aussi est une transformation. Mais quand je parle de transformation, je pense également au théâtre lui-même.

Au lieu. À l’institution.

Parce qu’un théâtre qui refuse de se transformer finit, à mon sens, par devenir un musée du théâtre.

Un très beau musée, peut-être. Et attention, j’adore les musées, n’y voyez aucune critique !

Et ce n’est pas ce que je veux pour Le Monnot. Je veux qu’il garde son histoire, son identité, son âme, mais qu’il reste curieux.

Qu’il ose essayer.

Se tromper parfois. Recommencer.

Petit à petit, nous avons essayé d’en faire autre chose qu’un lieu où l’on vient uniquement voir une pièce le soir.

Un lieu de rencontres.

De conversations.

De découverte.

De transmission.

Et surtout, nous avons commencé à nous poser une question très simple :

Qui ne vient pas chez nous ?

Parce qu’il est facile de regarder une salle pleine et de se dire que tout va bien.

Mais ce qui m’intéresse de plus en plus, ce sont justement ceux qui ne sont pas dans la salle.

Pourquoi ne viennent-ils pas ?

Est-ce une question de prix ?

De langue ?

D’âge ?

D’accessibilité ?

De distance ?

Ou pensent-ils simplement :

« Le théâtre, ce n’est pas pour moi » ?

Et à partir de là, la vraie question n’est plus :

« Comment faire venir ces gens chez nous ? »

Mais plutôt :

« Qu’est-ce que nous devons changer, nous, pour aller vers eux ? »

Et je trouve cette nuance essentielle.

Parce qu’elle oblige l’institution à se remettre elle-même en question.

Nous avons, par exemple, commencé à travailler avec les très jeunes enfants, de quelques mois à quatre ans.

Avec D’eau et de Soleil, dont la première officielle a lieu au Monnot le 7 octobre, nous lançons un véritable travail autour du théâtre pour la petite enfance, une première au Liban et, à notre connaissance, dans la région.

On pourrait se demander :

Qu’est-ce qu’un bébé va faire au théâtre ?

Justement. Pourquoi attendre six, huit ou dix ans pour faire découvrir une scène à un enfant ?  Pourquoi le théâtre ne pourrait-il pas être l’un de ses premiers souvenirs de lumière, de son, de mouvement, de beauté, d’émotion ?

Mais accueillir un bébé au théâtre transforme aussi… le théâtre.

Il faut repenser l’espace. La durée. Le son. La lumière. La manière d’accueillir les parents. Le rapport entre les artistes et le public.

Cette fois, c’est le théâtre qui s’adapte au spectateur, et non l’inverse.

La même réflexion vaut pour l’accessibilité.  L’accessibilité ne peut pas être un petit supplément sympathique.

Au Monnot, nous avons développé l’audiodescription pour rendre des spectacles accessibles aux personnes aveugles et malvoyantes.

Et nous espérons pouvoir aller plus loin et adapter également nos spectacles aux personnes sourdes et malentendantes.

D’ailleurs, si l’un d’entre vous a soudainement envie de devenir mécène… Je serai ravie de poursuivre cette conversation après la table ronde !

Mais il y a encore une autre manière de transformer un théâtre.

C’est parfois… d’en sortir.

Quand on parle aujourd’hui de transformation, on pense énormément à la technologie, aux réseaux sociaux, à l’intelligence artificielle, aux nouvelles manières de travailler ou de communiquer.

Mais il existe des transformations beaucoup plus brutales. Celles que l’on ne choisit pas.

La guerre, évidemment, en fait partie.

Et en préparant cette table ronde, je me suis posé une question : Est-ce que les guerres, aussi terribles soient-elles, ont parfois transformé le théâtre ?

La réponse est oui. Mais pas de la manière que l’on pourrait imaginer.

Il serait évidemment absurde de dire que la guerre est bonne pour le théâtre.

Elle détruit des salles. Elle disperse les artistes. Elle appauvrit les institutions. Elle éloigne le public.

Nous le savons particulièrement bien au Liban.

Mais l’histoire montre aussi quelque chose d’étonnant : lorsque les théâtres ne peuvent plus fonctionner normalement, le théâtre trouve souvent d’autres chemins.

Pendant la Première Guerre mondiale, des milliers de représentations ont été organisées pour les soldats.

On jouait dans des hangars, dans des casernes, parfois dehors.

Et des hommes qui n’étaient jamais entrés dans un théâtre devenaient soudain spectateurs.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, cela s’est encore développé.

En France et en Angleterre, des artistes ont joué dans des villages, des cours, des salles de cinéma, dans des cafés, dans de petites villes qui avaient rarement accès à des spectacles professionnels.

Et après la guerre, cette idée a continué à faire son chemin : peut-être que le théâtre ne doit pas être réservé à ceux qui savent déjà où le trouver.

Petit à petit s’est imposée cette idée très simple :

Si le public ne vient pas au théâtre, le théâtre peut aussi aller vers le public.

Et cela a profondément changé la manière de penser la culture.

Le théâtre n’était plus seulement un bâtiment.

Il pouvait exister ailleurs.

Et parfois, les frontières entre celui qui regarde et celui qui joue ont elles aussi commencé à bouger.

Des soldats montaient leurs propres spectacles.

Des ouvriers jouaient.

Des étudiants, des amateurs, des habitants devenaient acteurs, auteurs, organisateurs.

Le théâtre n’était plus seulement quelque chose que l’on recevait.

Il devenait quelque chose que l’on pouvait faire ensemble.

Et finalement, démocratiser le théâtre, est-ce seulement vendre des billets moins chers ?

Je ne crois pas. C’est aussi enlever des barrières. La barrière du lieu. La barrière sociale. La peur de ne pas comprendre. La sensation qu’il faudrait avoir les bons codes.

Et surtout cette petite phrase terrible : « Ce n’est pas pour moi. »

Au Liban, évidemment, notre histoire est différente.

Nos guerres ont divisé Beyrouth, détruit des lieux, interrompu des carrières et obligé des générations d’artistes à travailler dans des conditions parfois impossibles.

Il ne faut surtout pas romantiser cela.

Mais chaque crise nous repose la même question :

Qu’est-ce qu’un théâtre lorsque sa salle ne peut plus fonctionner normalement ?

Est-ce encore uniquement un bâtiment ?

Je ne le crois pas.

Un théâtre peut être autant être une scène, qu’une rue qu’une convesration.

Pendant les bombardements de mars et avril, au Monnot, nous ne voulions pas simplement fermer nos portes en attendant que les choses passent.

Les spectacles se faisaient plus rares.

Alors nous avons commencé à organiser davantage de rencontres avec des artistes.

Des conversations simples, spontanées, loin des projecteurs.

Ces rencontres ont eu tellement de succès que nous avons décidé de les continuer.

Et finalement, quelque chose qui était né en partie d’une contrainte est devenu un nouveau rendez-vous.

Les Monnot Awards participent, d’une autre manière, à la même idée.

Célébrer ceux qui font vivre le théâtre.

Les artistes connus, bien sûr, mais aussi tous ceux dont le travail est parfois moins visible.

Et peu à peu, j’aimerais que l’on ne dise plus seulement : « Je vais voir une pièce au Monnot. »

Mais simplement : « Je vais au Monnot. »

Parce qu’il s’y passe quelque chose. Parce qu’on peut y découvrir quelqu’un.

Transformer un théâtre, ce n’est donc pas effacer ce qu’il était.

C’est lui permettre de continuer à être nécessaire.

Et cela nous oblige aussi à regarder le public différemment.

Parce qu’après les guerres, les crises économiques, le Covid, l’explosion du port, les départs…

les gens ont changé.

Leur rapport au temps a changé.

Leur rapport à l’argent a changé.

Leur manière de sortir a changé.

Leurs habitudes ont changé.

Nous ne pouvons pas leur proposer exactement les mêmes choses, exactement de la même manière, et nous étonner ensuite qu’ils ne réagissent plus comme avant.

Normalement, une institution culturelle fait des plans à trois ans.

À cinq ans.

Ici aussi, nous avons des projets et des ambitions.

Mais souvent, au Liban…

le long terme, c’est la semaine prochaine… et encore… je suis optimiste!

On peut préparer une programmation pendant des mois et devoir tout remettre en question en quelques jours.

Changer les horaires.

Reporter un spectacle.

Réduire un budget.

Réorganiser une équipe.

Trouver une autre façon de produire.

Et parfois, tout simplement se demander :

« Est-ce qu’on ouvre demain ? »

À ce moment-là, la transformation n’est plus une belle idée théorique.

Elle devient très concrète.

Comment continuer à faire du théâtre quand les conditions qui permettaient de le faire hier n’existent plus aujourd’hui ?

Comment garder les artistes ?

Payer les équipes ?

Maintenir des prix accessibles ?

Comment demander à un public de venir au théâtre quand il a parfois des urgences beaucoup plus immédiates ?

Il faut sans cesse réinventer notre manière de travailler.

Mais je voudrais être prudente avec un mot que l’on utilise énormément au Liban :

la résilience.

On nous dit souvent… tout le temps…que nous sommes résilients.

Que les artistes libanais sont extraordinaires parce qu’ils continuent.

Que malgré tout, les lumières se rallument.

C’est vrai.

Et j’en suis fière.

Mais à force de célébrer notre capacité à nous adapter, on risque presque d’oublier une chose :

nous ne devrions pas avoir à nous adapter à tout.

La transformation n’est pas toujours une victoire.

Elle est parfois simplement une nécessité. Et parfois même une perte.

Mais cela ne veut pas dire que tout va bien.

Cela veut simplement dire que nous refusons de disparaître.

Je crois qu’il faut vraiment éviter de romantiser la difficulté.

Créer dans la crise n’est pas plus beau que créer dans la stabilité.

Un artiste ne devrait pas avoir besoin d’une guerre pour être créatif.

Un théâtre ne devrait pas avoir besoin d’une catastrophe pour prouver qu’il est vivant.

Nous préférerions tous avoir le luxe de planifier.

De savoir qu’un spectacle annoncé aura bien lieu.

De penser à trois ans sans préparer en permanence un plan B, un plan C…

et parfois un plan Z.

Mais puisque la réalité est celle-là, nous nous transformons.

Et cette transformation forcée nous oblige aussi à revenir à l’essentiel.

Quand on ne peut plus tout faire… qu’est-ce qu’on choisit de garder ?

Pour moi, la réponse est assez claire.

Les artistes.

Le public.

La rencontre.

La possibilité de créer.

De parler.

De rire aussi.

Et de maintenir un lieu où des gens peuvent encore se retrouver.

Le théâtre ne va pas arrêter une guerre.

Il ne va pas régler une crise économique.

Il ne va pas faire disparaître les divisions d’une société.

Il ne remplacera jamais les décisions politiques ou les institutions.

Il faut être lucide là-dessus.

Mais il peut faire autre chose.

Il peut nous empêcher de nous habituer complètement à la violence, à l’injustice, à la peur, à l’absurde.

Parce que c’est peut-être cela, le vrai danger :

finir par trouver normal ce qui ne devrait jamais le devenir.

À force de voir les mêmes images, d’entendre les mêmes nouvelles, de vivre dans l’urgence, on finit parfois par se protéger.

On regarde moins.

On ressent moins.

On passe à autre chose.

Le théâtre peut casser cette habitude.

Il peut reprendre une réalité que nous pensions connaître et nous la remettre devant les yeux autrement.

Il peut redonner un visage à ce qui était devenu un chiffre.

Une voix à ce qui était devenu une information.

Une histoire à ce qui était devenu une statistique.

Et soudain, quelque chose nous atteint à nouveau parce qu’on ressent davantage.

Le théâtre peut aussi créer un espace où l’on continue à se parler quand tout pousse à ne plus s’écouter.

On peut être en désaccord.

On peut sortir d’un spectacle dérangé, bouleversé, parfois même en colère.

Mais quelque chose a circulé.

Une question a été posée.

Un point de vue a été entendu.

Une émotion a été partagée.

Et cela aussi est une forme de résistance.

Résister à l’indifférence.

Résister au cynisme.

Résister à l’idée que plus rien ne peut nous toucher.  Je ne crois pas que le théâtre sauve le monde.

Mais je crois qu’il peut nous empêcher de devenir complètement insensibles au monde.

Il peut créer de la beauté au milieu du chaos.

Il peut nous faire rire au moment où nous pensions ne plus en avoir envie.

Il peut créer du lien là où tout pousse à la séparation.

Et pour moi, c’est déjà immense.

Peut-être qu’au fond, toutes les transformations dont nous parlons aujourd’hui se rejoignent là.

Transformer un spectateur, ce n’est pas en faire quelqu’un d’autre.

C’est déplacer un peu son regard.

Transformer un théâtre, ce n’est pas effacer son histoire.

C’est lui permettre de rester vivant et nécessaire.

Sortir le théâtre de ses murs, ce n’est pas abandonner la salle.

C’est comprendre que la rencontre peut avoir lieu ailleurs aussi.

Et se transformer face à la crise, ce n’est pas forcément devenir plus fort.

C’est décider ce que l’on refuse de perdre.

Alors oui, le théâtre peut changer.

Nos lieux peuvent changer.

Nos pratiques peuvent changer.

Nos habitudes peuvent changer.

Mais il y a une chose que je voudrais absolument préserver :

cette présence humaine.

J’ai trouvé une phrase qui résume assez bien cette idée :

La guerre ne démocratise pas le théâtre parce qu’elle aime la culture. Elle le démocratise parfois parce qu’elle fait tomber ses murs.

Mais peut-être que notre responsabilité aujourd’hui est justement de ne pas attendre une nouvelle crise pour faire tomber ces murs.

Nous pouvons les ouvrir nous-mêmes.

Pour moi, le théâtre, c’est cela.

Un lieu vivant.

Un lieu libre.

Un lieu qui rassemble sans demander à tout le monde de penser la même chose.

Un lieu qui peut sortir de ses murs sans perdre son âme.

Un lieu capable de changer sans se perdre.

Et surtout…

un lieu où la transformation reste toujours possible.

Josyane Boulos

Salon Du Livre Beyrouth

Dimanche 11 Octobre 2026


dimanche 28 juin 2026

ON N'EST PAS SORTIS DE L'AUBERGE!





Quand j'entends ce drone de mierda faire ses rondes bruyantes au-dessus de Beyrouth pendant que les "discussions avancent", je me dis une seule chose : on n'est loin d’être sortis de l'auberge.

Elle est quand même formidable, cette expression.
Elle remonte, paraît-il, aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, à une époque où les auberges étaient tout sauf accueillantes. On y trouvait certes un toit pour la nuit... mais aussi des lits partagés avec des inconnus, des puces, des punaises, des repas douteux, des voleurs et, pour l'entertainement, quelques bagarres.
Vous ne trouvez pas que ça ressemble furieusement au Liban.
Les inconnus ? Ils discutent de notre avenir, ils prennent des décisions sans nous demander notre avis et nous demandent ensuite de les remercier.
Les puces et les punaises ? Elles ont tellement prospéré, ces armées de parasites, qu'elles ont fini par se convaincre qu'elles sont les propriétaires de l'auberge.
Les repas médiocres ? bon là … heureusement notre gastronomie reste encore à la hauteur. N’oublions pas que manger est notre sport national.
Les voleurs ? Ils siègent dans des fauteuils en cuir. Vous êtes d'accord qu'il inutile de développer...
Quant aux bagarres ?
"Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … bien des choses en somme…
En variant le ton, – par exemple, tenez :
Descriptif : « C’est une querelle! … c’est une rixe ! … c’est une bataille !
Que dis-je, c’est un une bataille ? … C’est un abonnement! » "(Merci Rostand!)
Même les cessez-le-feu finissent par se battre entre eux!

Aucune idée qui a construit l'Auberge Liban, mais il devait incontestablement avoir un sérieux penchant pour le sadisme architectural.
Ce n'est pas une auberge, c'est un labyrinthe inextricable. Un dédale dont personne n'a jamais trouvé l'issue. Des tunnels à profusion, des sous-sols sans fin et des escaliers à la Poudlard qui changent de direction juste au moment où l'on croit enfin apercevoir la sortie.
L'architecte avait manifestement un humour très particulier : faire croire qu'il y a une sortie... juste derrière chaque porte. Welcome to the Hotel California !
Et pendant ce temps-là, le drone continue de tourner au-dessus de nos têtes, comme un réceptionniste zélé qui nous rappelle, toutes les cinq minutes :
« Désolé, la réservation pour votre chambre est prolongée. Le départ est repoussé jusqu'à nouvel ordre. »

Josyane Boulos

dimanche 7 juin 2026

GOOOOAL ET BOMBES

Josyane Boulos au cours de l'émission de jeu basé sur
le Mondial de Football " Malaeb 82" diffusée sur Télé-Liban

 Jean-Claude Boulos au cours de l'émission de jeu
basé sur le Mondial de Football " Malaeb 82" diffusée sur Télé-Liban


À chaque Coupe du monde de football, les Libanais espèrent vivre quelques semaines d'insouciance, rythmées par les exploits des plus grandes équipes de la planète. Pourtant, l'histoire récente du Liban révèle une étrange coïncidence: plusieurs éditions du Mondial se sont déroulées en pleine guerre ou à la veille de conflits majeurs.

À ce stade, il faudrait peut-être demander à la FIFA de consulter Michel Hayek ou Leila Abdel Latif avant de fixer les dates.

Évidemment, ce n'est qu'une coïncidence. Les guerres ne commencent pas à cause du football. Heureusement. Sinon, il faudrait aussi interdire la Ligue des champions.

Ceci-dit les dates, elles, restent gravées dans nos mémoires.

1978 : un Mondial sous les bombes

Du 1er au 25 juin 1978, alors que l'Argentine accueille la Coupe du monde, le Liban est plongé depuis trois ans dans une guerre civile sanglante. Beyrouth est divisée, les combats font rage et les habitants suivent les matchs tant bien que mal entre deux bombardements.

1982 : le football face à l'invasion

La Coupe du monde d'Espagne se déroule du 13 juin au 11 juillet 1982. Une semaine auparavant, le 6 juin, Israël lance son invasion du Liban. Le siège de Beyrouth débute tandis que les meilleurs joueurs du monde foulent les pelouses espagnoles. Cette édition reste sans doute celle où le contraste entre la fête du football et la tragédie libanaise fut le plus saisissant.

Des supporters regardent les matches pendant l'invasion israelienne de 1982 
Des supporters regardent les matches pendant l'invasion israelienne de 1982 

1986 : la guerre continue

Du 31 mai au 29 juin 1986, le Mondial mexicain se dispute alors que la guerre civile est loin d'être terminée. Les affrontements entre milices se poursuivent et la population vit toujours dans une insécurité permanente.

1990 : un Mondial avant « la paix »

La Coupe du monde en Italie se tient du 8 juin au 8 juillet 1990. Le Liban est encore secoué par les derniers affrontements de la guerre civile, notamment la guerre dite « d'élimination ». Ce n'est qu'en octobre 1990 que ce conflit prendra officiellement fin après quinze années de violences.

2006 : de la finale à la guerre

Le Mondial allemand se termine le 9 juillet 2006 avec la victoire de l'Italie face à la France. Trois jours plus tard, le 12 juillet 2006, éclate la guerre de 33 jours entre Israël et le Hezbollah. En quelques heures, les cafés où l'on discutait du coup de boule de Zidane ( et de son Ballon d’Or) se vident pour laisser place aux abris et aux colonnes de fumée.

2022 : une crise sans précédent

Du 20 novembre au 18 décembre 2022, Mondial au Qatar. le Liban n'est pas en guerre ouverte, mais traverse la plus grave crise économique et financière de son histoire moderne. Inflation galopante, pénuries d'électricité et effondrement des institutions marquent cette période où le football offre une parenthèse bienvenue.

Et 2026 ? Le Mondial recommence le 11 juin, Mexique, USA, Canada … pendant que le Liban traverse une guerre immonde la plus violente de toutes et qui nous semble sans fin.

Le Libanais est une espèce fascinante. Il est capable de débattre pendant une heure pour savoir si Messi est meilleur que Ronaldo, tout en vérifiant entre deux actions si sa maison est toujours debout.

Nous avons cette capacité extraordinaire de vivre plusieurs réalités en même temps. Pleurer un cousin, commenter un penalty, appeler sa mère, râler contre l'arbitre, trinquer avec une bière glacée, vérifier les dernières nouvelles et crier :

« Nara ya sabé »

Chez nous, on ne se rappelle pas seulement que l'Italie a gagné en 2006..

On ne se souvient pas seulement des exploits de Maradona ou de Paolo Rossi. On se rappelle où l'on était quand les obus tombaient pendant que le monde applaudissait un but.

C'est peut-être ça, être Libanais.

Avoir appris que le bonheur est toujours provisoire.

Que les plus grandes joies arrivent souvent avec un bruit de fond.

Et continuer malgré tout à acheter un maillot, un drapeau, préparer les mezzés, inviter les amis et croire que, cette fois-ci, le seul drame de l'été sera une séance de penalties.

Parce qu'au fond, si nous continuons à regarder le football au milieu des guerres, ce n'est pas pour oublier la réalité.

C'est pour lui résister.

Et ça, aucun arbitre au monde ne pourra nous le retirer.

 JOSYANE BOULOS

vendredi 17 avril 2026

Le Liban qu’on ne nous a pas donné




On nous a appris à survivre avant même de nous apprendre à vivre.
À compter les rounds au lieu des saisons.
À reconnaître le son d’un obus avant celui d’une chanson.


Mais parfois, dans un coin silencieux de ma tête, souvent avant de m’endormir, une question s’invite —pas bruyante, pas revendicatrice… juste persistante :


Et si ?

Et si les accords du Caire n’avait pas été signés? 

Et si, en 1975, ce bus n’était pas passé ?
Si le pays avait continué, simplement… comme un fil qu’on ne coupe pas ?

Je ferme les yeux, et je vois un autre Liban.
Pas parfait. Pas miraculeux. Mais entier.

Un Liban où les noms de familles ne sont pas des clés de pouvoir, mais juste des noms — posés là, comme les autres.
Où la justice n’a pas besoin d’être courageuse, parce qu’elle est simplement… normale.
Où les enfants ne savent pas ce que veut dire “générateur”.
Où les routes ne sont pas des frontières mais des liens.

Où les montagnes sont vertes et non brûlées.

Où les oliviers du Sud donne la meilleure huile 

Où le peuple vit ensemble sans haine.


Je vois Beyrouth debout, toujours debout. Pas reconstruite, non. Jamais détruite.
Une ville qui n’a pas eu besoin de se souvenir de ce qu’elle était, parce qu’elle ne l’a jamais perdu.

Je vois des femmes qui n’ont pas attendu leur tour. Qui n’ont pas eu à prouver deux fois plus pour exister une fois. Elles sont là, au pouvoir, dans les salles, dans les décisions — pas comme une victoire, mais comme une évidence.

Je vois des théâtres pleins. Pas comme un acte de résistance,mais comme un acte banal.




Je me vois …
Créer sans interruption.
Rire sans arrière-pensée.
Pleurer sans peur.

Je me vois, moi, autrement.
Moins fatiguée.
Moins sur mes gardes.
Peut-être moins forte… mais tellement plus libre.

Dans ce Liban-là, on ne parle pas de résilience. Parce qu’on n’en a pas besoin.




Et puis j’ouvre les yeux.

Et je reviens ici.
Dans ce pays qu’on aime malgré tout, dans ce pays qui nous a tout pris et tout donner à la fois.

Alors non, ce Liban ne nous a pas été permis.

Mais le plus troublant, ce n’est pas qu’il n’existe pas ce Liban de mes rêves.
C’est qu’il aurait pu.

Et quelque part, entre ce qui a été et ce qui aurait pu être,
il reste une chose que personne ne pourra nous enlever : la capacité de l’imaginer encore.


Et la possibilité de le créer ensemble unique, en paix et plus uni que jamais. 


Josyane Boulos 



jeudi 26 mars 2026

La nourriture fait de nous des êtres vivants, l’art fait de nous des êtres humains


La nourriture fait de nous des êtres vivants, l’art fait de nous des êtres humains

On peut survivre avec du pain, de l’eau et, au Liban, une bonne capacité d’adaptation.

Mais vivre… vraiment vivre, c’est autre chose.

La nourriture remplit l’estomac. L’art, lui, remplit ce vide un peu plus complexe, quelque part entre le cœur, la tête et cette zone floue où l’on se pose des questions existentielles à des heures improbables.

Un être vivant fonctionne.

Un être humain ressent, doute, imagine… et parfois, heureusement, rit de lui-même.

Sans l’art, nous serions probablement une espèce très bien nourrie… mais profondément ennuyeuse.

Diriger le Théâtre Monnot aujourd’hui, c’est justement naviguer entre ces deux réalités. D’un côté, la survie très concrète : les factures, les salaires, les imprévus, les crises qui s’enchaînent avec une créativité presque artistique. De l’autre, quelque chose de beaucoup plus intangible, mais infiniment plus essentiel : continuer à faire vivre un lieu où l’on pense, où l’on ressent, où l’on se retrouve.

Il y a des jours où tout semble nous dire que ce n’est pas le moment pour le théâtre.

Et pourtant, tous les soirs (ou presque), les lumières s’allument.

Pourquoi ?

Parce qu’à chaque représentation, quelque chose se passe. Le public arrive chargé de ses préoccupations, de ses peurs, de son quotidien parfois lourd. Pendant une heure ou deux, les gens ne fuient pas la réalité : ils la regardent autrement.

Et cela change tout.

On me dit souvent : “Ce n’est pas essentiel.” Je réponds toujours : “C’est justement pour cela que ça l’est.”

Parce que quand tout vacille, l’art ne reconstruit pas les murs, mais il empêche les êtres de s’effondrer avec eux.

Ce n’est pas une idée romantique. C’est une réalité que l’histoire nous rappelle sans cesse.

Dans la Grèce antique, le théâtre était un espace de débat, presque un outil démocratique. On y confrontait les idées, les valeurs, les contradictions humaines. Ce n’était pas un divertissement accessoire, c’était un miroir collectif.

Pendant les guerres en Europe, alors même que les villes étaient détruites, les artistes continuaient à écrire, à jouer, à créer. Non pas par inconscience, mais parce que c’était une manière de rester debout intérieurement.

En Afrique du Sud, sous l’apartheid, le théâtre est devenu un espace de résistance, un lieu où l’on pouvait dire ce qui ne pouvait pas être dit ailleurs. L’art devenait langage, refuge et combat à la fois.

Aujourd’hui encore, dans des zones de conflit à travers le monde, des artistes persistent. Ils ne sauvent pas le monde à eux seuls, mais ils empêchent le silence de gagner.

Et le silence, lui, est bien plus dangereux.

Au Théâtre Monnot, cette réalité se vit au quotidien. Ce n’est pas un lieu abstrait. C’est un espace fragile, concret, parfois précaire. Mais c’est aussi un espace vivant. Un lieu où de jeunes artistes trouvent une scène, où des publics découvrent, où des histoires prennent forme.

Et dans ce contexte, continuer à faire du théâtre relève presque de l’irrationnel. Donc, profondément, de l’humain.

On a pris l’habitude de considérer l’art comme un luxe. Quelque chose qu’on peut se permettre quand tout va bien. Une sorte de supplément d’âme.

Mais si l’on regarde de plus près, c’est peut-être l’inverse.

On mange pour vivre. Mais on crée, on raconte, on joue… pour comprendre ce que vivre veut dire. Alors non, l’art ne remplace pas le pain. Mais sans lui, le pain a parfois un goût un peu plus fade.

Et si, malgré tout, on continue à ouvrir les portes du théâtre, à allumer les projecteurs, à accueillir des artistes et du public, ce n’est pas parce que c’est raisonnable.

C’est parce que, quelque part, on refuse de se contenter de survivre.

On choisit, encore et toujours, d’être humains.

Josyane Boulos