dimanche 7 juin 2026

GOOOOAL ET BOMBES

Josyane Boulos au cours de l'émission de jeu basé sur
le Mondial de Football " Malaeb 82" diffusée sur Télé-Liban

 Jean-Claude Boulos au cours de l'émission de jeu
basé sur le Mondial de Football " Malaeb 82" diffusée sur Télé-Liban


À chaque Coupe du monde de football, les Libanais espèrent vivre quelques semaines d'insouciance, rythmées par les exploits des plus grandes équipes de la planète. Pourtant, l'histoire récente du Liban révèle une étrange coïncidence: plusieurs éditions du Mondial se sont déroulées en pleine guerre ou à la veille de conflits majeurs.

À ce stade, il faudrait peut-être demander à la FIFA de consulter Michel Hayek ou Leila Abdel Latif avant de fixer les dates.

Évidemment, ce n'est qu'une coïncidence. Les guerres ne commencent pas à cause du football. Heureusement. Sinon, il faudrait aussi interdire la Ligue des champions.

Ceci-dit les dates, elles, restent gravées dans nos mémoires.

1978 : un Mondial sous les bombes

Du 1er au 25 juin 1978, alors que l'Argentine accueille la Coupe du monde, le Liban est plongé depuis trois ans dans une guerre civile sanglante. Beyrouth est divisée, les combats font rage et les habitants suivent les matchs tant bien que mal entre deux bombardements.

1982 : le football face à l'invasion

La Coupe du monde d'Espagne se déroule du 13 juin au 11 juillet 1982. Une semaine auparavant, le 6 juin, Israël lance son invasion du Liban. Le siège de Beyrouth débute tandis que les meilleurs joueurs du monde foulent les pelouses espagnoles. Cette édition reste sans doute celle où le contraste entre la fête du football et la tragédie libanaise fut le plus saisissant.

Des supporters regardent les matches pendant l'invasion israelienne de 1982 
Des supporters regardent les matches pendant l'invasion israelienne de 1982 

1986 : la guerre continue

Du 31 mai au 29 juin 1986, le Mondial mexicain se dispute alors que la guerre civile est loin d'être terminée. Les affrontements entre milices se poursuivent et la population vit toujours dans une insécurité permanente.

1990 : un Mondial avant « la paix »

La Coupe du monde en Italie se tient du 8 juin au 8 juillet 1990. Le Liban est encore secoué par les derniers affrontements de la guerre civile, notamment la guerre dite « d'élimination ». Ce n'est qu'en octobre 1990 que ce conflit prendra officiellement fin après quinze années de violences.

2006 : de la finale à la guerre

Le Mondial allemand se termine le 9 juillet 2006 avec la victoire de l'Italie face à la France. Trois jours plus tard, le 12 juillet 2006, éclate la guerre de 33 jours entre Israël et le Hezbollah. En quelques heures, les cafés où l'on discutait du coup de boule de Zidane ( et de son Ballon d’Or) se vident pour laisser place aux abris et aux colonnes de fumée.

2022 : une crise sans précédent

Du 20 novembre au 18 décembre 2022, Mondial au Qatar. le Liban n'est pas en guerre ouverte, mais traverse la plus grave crise économique et financière de son histoire moderne. Inflation galopante, pénuries d'électricité et effondrement des institutions marquent cette période où le football offre une parenthèse bienvenue.

Et 2026 ? Le Mondial recommence le 11 juin, Mexique, USA, Canada … pendant que le Liban traverse une guerre immonde la plus violente de toutes et qui nous semble sans fin.

Le Libanais est une espèce fascinante. Il est capable de débattre pendant une heure pour savoir si Messi est meilleur que Ronaldo, tout en vérifiant entre deux actions si sa maison est toujours debout.

Nous avons cette capacité extraordinaire de vivre plusieurs réalités en même temps. Pleurer un cousin, commenter un penalty, appeler sa mère, râler contre l'arbitre, trinquer avec une bière glacée, vérifier les dernières nouvelles et crier :

« Nara ya sabé »

Chez nous, on ne se rappelle pas seulement que l'Italie a gagné en 2006..

On ne se souvient pas seulement des exploits de Maradona ou de Paolo Rossi. On se rappelle où l'on était quand les obus tombaient pendant que le monde applaudissait un but.

C'est peut-être ça, être Libanais.

Avoir appris que le bonheur est toujours provisoire.

Que les plus grandes joies arrivent souvent avec un bruit de fond.

Et continuer malgré tout à acheter un maillot, un drapeau, préparer les mezzés, inviter les amis et croire que, cette fois-ci, le seul drame de l'été sera une séance de penalties.

Parce qu'au fond, si nous continuons à regarder le football au milieu des guerres, ce n'est pas pour oublier la réalité.

C'est pour lui résister.

Et ça, aucun arbitre au monde ne pourra nous le retirer.

 JOSYANE BOULOS

vendredi 17 avril 2026

Le Liban qu’on ne nous a pas donné




On nous a appris à survivre avant même de nous apprendre à vivre.
À compter les rounds au lieu des saisons.
À reconnaître le son d’un obus avant celui d’une chanson.


Mais parfois, dans un coin silencieux de ma tête, souvent avant de m’endormir, une question s’invite —pas bruyante, pas revendicatrice… juste persistante :


Et si ?

Et si les accords du Caire n’avait pas été signés? 

Et si, en 1975, ce bus n’était pas passé ?
Si le pays avait continué, simplement… comme un fil qu’on ne coupe pas ?

Je ferme les yeux, et je vois un autre Liban.
Pas parfait. Pas miraculeux. Mais entier.

Un Liban où les noms de familles ne sont pas des clés de pouvoir, mais juste des noms — posés là, comme les autres.
Où la justice n’a pas besoin d’être courageuse, parce qu’elle est simplement… normale.
Où les enfants ne savent pas ce que veut dire “générateur”.
Où les routes ne sont pas des frontières mais des liens.

Où les montagnes sont vertes et non brûlées.

Où les oliviers du Sud donne la meilleure huile 

Où le peuple vit ensemble sans haine.


Je vois Beyrouth debout, toujours debout. Pas reconstruite, non. Jamais détruite.
Une ville qui n’a pas eu besoin de se souvenir de ce qu’elle était, parce qu’elle ne l’a jamais perdu.

Je vois des femmes qui n’ont pas attendu leur tour. Qui n’ont pas eu à prouver deux fois plus pour exister une fois. Elles sont là, au pouvoir, dans les salles, dans les décisions — pas comme une victoire, mais comme une évidence.

Je vois des théâtres pleins. Pas comme un acte de résistance,mais comme un acte banal.




Je me vois …
Créer sans interruption.
Rire sans arrière-pensée.
Pleurer sans peur.

Je me vois, moi, autrement.
Moins fatiguée.
Moins sur mes gardes.
Peut-être moins forte… mais tellement plus libre.

Dans ce Liban-là, on ne parle pas de résilience. Parce qu’on n’en a pas besoin.




Et puis j’ouvre les yeux.

Et je reviens ici.
Dans ce pays qu’on aime malgré tout, dans ce pays qui nous a tout pris et tout donner à la fois.

Alors non, ce Liban ne nous a pas été permis.

Mais le plus troublant, ce n’est pas qu’il n’existe pas ce Liban de mes rêves.
C’est qu’il aurait pu.

Et quelque part, entre ce qui a été et ce qui aurait pu être,
il reste une chose que personne ne pourra nous enlever : la capacité de l’imaginer encore.


Et la possibilité de le créer ensemble unique, en paix et plus uni que jamais. 


Josyane Boulos 



jeudi 26 mars 2026

La nourriture fait de nous des êtres vivants, l’art fait de nous des êtres humains


La nourriture fait de nous des êtres vivants, l’art fait de nous des êtres humains

On peut survivre avec du pain, de l’eau et, au Liban, une bonne capacité d’adaptation.

Mais vivre… vraiment vivre, c’est autre chose.

La nourriture remplit l’estomac. L’art, lui, remplit ce vide un peu plus complexe, quelque part entre le cœur, la tête et cette zone floue où l’on se pose des questions existentielles à des heures improbables.

Un être vivant fonctionne.

Un être humain ressent, doute, imagine… et parfois, heureusement, rit de lui-même.

Sans l’art, nous serions probablement une espèce très bien nourrie… mais profondément ennuyeuse.

Diriger le Théâtre Monnot aujourd’hui, c’est justement naviguer entre ces deux réalités. D’un côté, la survie très concrète : les factures, les salaires, les imprévus, les crises qui s’enchaînent avec une créativité presque artistique. De l’autre, quelque chose de beaucoup plus intangible, mais infiniment plus essentiel : continuer à faire vivre un lieu où l’on pense, où l’on ressent, où l’on se retrouve.

Il y a des jours où tout semble nous dire que ce n’est pas le moment pour le théâtre.

Et pourtant, tous les soirs (ou presque), les lumières s’allument.

Pourquoi ?

Parce qu’à chaque représentation, quelque chose se passe. Le public arrive chargé de ses préoccupations, de ses peurs, de son quotidien parfois lourd. Pendant une heure ou deux, les gens ne fuient pas la réalité : ils la regardent autrement.

Et cela change tout.

On me dit souvent : “Ce n’est pas essentiel.” Je réponds toujours : “C’est justement pour cela que ça l’est.”

Parce que quand tout vacille, l’art ne reconstruit pas les murs, mais il empêche les êtres de s’effondrer avec eux.

Ce n’est pas une idée romantique. C’est une réalité que l’histoire nous rappelle sans cesse.

Dans la Grèce antique, le théâtre était un espace de débat, presque un outil démocratique. On y confrontait les idées, les valeurs, les contradictions humaines. Ce n’était pas un divertissement accessoire, c’était un miroir collectif.

Pendant les guerres en Europe, alors même que les villes étaient détruites, les artistes continuaient à écrire, à jouer, à créer. Non pas par inconscience, mais parce que c’était une manière de rester debout intérieurement.

En Afrique du Sud, sous l’apartheid, le théâtre est devenu un espace de résistance, un lieu où l’on pouvait dire ce qui ne pouvait pas être dit ailleurs. L’art devenait langage, refuge et combat à la fois.

Aujourd’hui encore, dans des zones de conflit à travers le monde, des artistes persistent. Ils ne sauvent pas le monde à eux seuls, mais ils empêchent le silence de gagner.

Et le silence, lui, est bien plus dangereux.

Au Théâtre Monnot, cette réalité se vit au quotidien. Ce n’est pas un lieu abstrait. C’est un espace fragile, concret, parfois précaire. Mais c’est aussi un espace vivant. Un lieu où de jeunes artistes trouvent une scène, où des publics découvrent, où des histoires prennent forme.

Et dans ce contexte, continuer à faire du théâtre relève presque de l’irrationnel. Donc, profondément, de l’humain.

On a pris l’habitude de considérer l’art comme un luxe. Quelque chose qu’on peut se permettre quand tout va bien. Une sorte de supplément d’âme.

Mais si l’on regarde de plus près, c’est peut-être l’inverse.

On mange pour vivre. Mais on crée, on raconte, on joue… pour comprendre ce que vivre veut dire. Alors non, l’art ne remplace pas le pain. Mais sans lui, le pain a parfois un goût un peu plus fade.

Et si, malgré tout, on continue à ouvrir les portes du théâtre, à allumer les projecteurs, à accueillir des artistes et du public, ce n’est pas parce que c’est raisonnable.

C’est parce que, quelque part, on refuse de se contenter de survivre.

On choisit, encore et toujours, d’être humains.

Josyane Boulos