On nous a appris à survivre avant même de nous apprendre à vivre.
À compter les rounds au lieu des saisons.
À reconnaître le son d’un obus avant celui d’une chanson.
Mais parfois, dans un coin silencieux de ma tête, souvent avant de m’endormir, une question s’invite —pas bruyante, pas revendicatrice… juste persistante :
Et si ?
Et si les accords du Caire n’avait pas été signés?
Et si, en 1975, ce bus n’était pas passé ?
Si le pays avait continué, simplement… comme un fil qu’on ne coupe pas ?
Je ferme les yeux, et je vois un autre Liban.
Pas parfait. Pas miraculeux. Mais entier.
Un Liban où les noms de familles ne sont pas des clés de pouvoir, mais juste des noms — posés là, comme les autres.
Où la justice n’a pas besoin d’être courageuse, parce qu’elle est simplement… normale.
Où les enfants ne savent pas ce que veut dire “générateur”.
Où les routes ne sont pas des frontières mais des liens.
Où les montagnes sont vertes et non brûlées.
Où les oliviers du Sud donne la meilleure huile
Où le peuple vit ensemble sans haine.
Je vois Beyrouth debout, toujours debout. Pas reconstruite, non. Jamais détruite.
Une ville qui n’a pas eu besoin de se souvenir de ce qu’elle était, parce qu’elle ne l’a jamais perdu.
Je vois des femmes qui n’ont pas attendu leur tour. Qui n’ont pas eu à prouver deux fois plus pour exister une fois. Elles sont là, au pouvoir, dans les salles, dans les décisions — pas comme une victoire, mais comme une évidence.
Je vois des théâtres pleins. Pas comme un acte de résistance,mais comme un acte banal.
Je me vois …
Créer sans interruption.
Rire sans arrière-pensée.
Pleurer sans peur.
Je me vois, moi, autrement.
Moins fatiguée.
Moins sur mes gardes.
Peut-être moins forte… mais tellement plus libre.
Dans ce Liban-là, on ne parle pas de résilience. Parce qu’on n’en a pas besoin.
Et puis j’ouvre les yeux.
Et je reviens ici.
Dans ce pays qu’on aime malgré tout, dans ce pays qui nous a tout pris et tout donner à la fois.
Alors non, ce Liban ne nous a pas été permis.
Mais le plus troublant, ce n’est pas qu’il n’existe pas ce Liban de mes rêves.
C’est qu’il aurait pu.
Et quelque part, entre ce qui a été et ce qui aurait pu être,
il reste une chose que personne ne pourra nous enlever : la capacité de l’imaginer encore.
Et la possibilité de le créer ensemble unique, en paix et plus uni que jamais.
Josyane Boulos
