jeudi 22 juillet 2021

UNE JOURNEE (PAS SI) PARTICULIERE



A ton réveil tu te dis eh meeerde: l’enterrement de ton politicien abhorré favori,  c’était un rêve et pas la réalité ! Déçue, tu prends ton téléphone pour voir si ce rêve n’était pas prémonitoire. On vit d’espoir!  Eh non... aucune mention sur tous les réseaux sociaux. Par contre, sur WhatsApp, tu as 35 roses et 10 tasses de café pour te souhaiter « Bonjour, Bonne journée, du soleil pour toi, renvoies ce message pour la bonne chance, sans café pas de bonne journée » etc. Il y a aussi la même blague envoyée par 10 personnes qui pensent être les premières à te l’envoyer. Tu vois le genre. Tu en as sûrement sur ton WhatsApp.

Un petit tour sur Facebook où tu retrouves la même blague du jour, des citations hautement positives qui sont censées transformer ta vie, les posts des défaitistes qui voient tout en noir et ceux des optimistes qui rosissent tout le noir. Tu te rabats sur Insta et là tu regrettes le jour où par curiosité, tu as cliqué pour comprendre : c’est quoi Keto ? Depuis tu es assaillie par les pubs régimes Keto, régimes Jeûne Intermittent, Yoga pour maigrir, Marcher pour maigrir (tu les emmerdes, tu n’es pas grosse, juste enrobée, comme ton copain Obélix). Ils me font rire… qui au Liban, à part les Happy Few qui ont du « Fresh », peut encore se permettre un Keto ? Au prix des avocats, du saumon, du quinoa, de la viande… Allez, avoues quand même, que pendant le confinement, tu as essayé « marcher pour maigrir », devant ton ordi, sur YouTube, mais la bonne femme, désespérément mince et musclée, t’as tellement bassinée avec ses « Walk, walk, walk, walk, walk, walk, walk » sur plusieurs tonalités que tu as failli balancer ton laptop par la fenêtre. Heureusement, tu t’es rappelé juste à temps, la crise économique, le taux du change, ton chômage forcé. Tu as sagement remis le laptop à sa place et tu as continué à « walkwalker. »

Allez, assez perdre du temps. Il faut que tu te bouges. Tu hésites un instant. Est-on confinés aujourd’hui ou pas? En fait, on est quel jour ?... Tu n’as plus aucune idée,  si c’est jour pair ou impair... ah non ça c’est fini. Tu reprends ton téléphone et tu ouvres l’appli de l’OLJ. Nous sommes un jeudi, le confinement reprend pour 48 heures parce qu’il y a fête et on n’a plus le droit de la faire, la fête... Autant redormir. Mais non. Les gosses des voisins sont bien réveillés eux, bien bruyants, bien braillards, bien en congé. Bienheureux.

A la douche alors. Tu vas te faire une séance beauté, question de faire passer le temps. Masque, peeling, shampoing, épilation. Comme d’habitude, l’eau chaude est trop chaude (il faut que tu penses à changer l’horaire du minuteur eau chaude vu que les journées se réchauffent. (Comme d’habitude tu oublieras à la sortie du bain.)) et l’eau froide manque de pression. 6 plombiers PhD (Plombiers Hautement Déboucheur) se sont penchés au chevet de ton eau. Aucun n’a compris le problème. Tu fais contre mauvaise fortune bon cœur et tu entames le ravalement de ta façade. Peeling intégrale, pause masque, shampoing onctueux, nourrissant qui t’as coûté une blinde, mais tes cheveux restent malgré tous tes efforts, secs, raides…enfin tais-toi, tu les as encore tes cheveux. En plein moussage, l’électricité se coupe. Il ne peut pas être déjà 10 heures ? 1 minute, 2 minutes, 3 minutes… Le filet d’eau froide commence à diminuer et l’eau chaude sort victorieuse du combat. 4 minutes…

« Nilanthiiiii, heeeelp ». Ton employé de maison accourt.

« Nilanthi kahraba aw moteur ? » tu hurles à travers la porte.

« Ra7 moteur Madam »

Ton lexique d’insultes ne suffit plus. Tu penses apprendre une nouvelle langue pour aller à la pêche aux nouvelles insultes. En allemand, ça doit bien sonner les insultes. Ça doit bien remplir la bouche. Nilanthi rapplique avec des bouteilles d’eau et tu finis ta séance beauté avec une tension artérielle à 20. Tu aurais dû te rendormir.

Séchée et habillée, tu appelles Issam, le responsable du moteur. Évidemment, il ne répond pas. Pas folle la guêpe. Quoi qu’il ressemble plus à un frelon. Pas fou le frelon.

Pas de moteur = pas de WiFi. Impossible de consulter tes mails, de prendre ton cours en ligne, ou de continuer ta série. Tu arroses tes plantes, tu fais un café. Tu ouvres le frigo que tu contemples dix bonnes minutes en te demandant « qu’est-ce que tu vas pouvoir cuisiner ? » Le frigo ne te répond pas. Il est éteint (… petit naviiireee… (tu devrais arrêter de faire des blagues bêtes (c’est aussi impossible que l’électricité 24/24.))).

Coup d’œil à l’extérieur. Ciel bleu, beau soleil. Donc terrasse, donc livre. Peu de voitures à cause du confinement mais plein d’oiseaux parce qu’ils sont libres eux. Quand tu penses que les cigognes font le trajet Beyrouth-Alsace non-stop sans visa et sans PCR, tu te sens bêtement jalouse. Bon, au Liban elles se font canarder par quelques abrutis en mal de virilité… Mais toi aussi tu risques de sauter à n’importe quel moment à cause de la négligence et l’irresponsabilité d’un autre genre d’abrutis. Alors femme ou cigogne ?  On a les bébés en commun… (arrêtes tes blagues bêtes bon sang ! Plonge-toi dans ton livre et fiche-nous la paix.)

Il est midi. Le livre est terminé. Le 18ème depuis le début de l’année. Ta fille se réveille. « On mange quoi ?» passe avant le bonjour. Redirection cuisine. Entre-temps, le frigo s’est rallumé et t’a gentiment soufflé « te fatigues pas aujourd’hui, il y a un reste de poulet à la moutarde dans le Tupperware rose, celui qui a encore son couvercle adéquat. Juste fais du riz ». Merci Frigo. Il est fidèle celui-là. Avec toi depuis 1986. Il a bien failli t’abandonner il y a 15 ans, mais un électricien PhD (Professeur Haut Débit) l’a sauvé in-extremis. Et ces jours-ci, tu le bichonnes, le cajoles, ne le surcharges pas. Avec le taux du dollar, il est irremplaçable.

Téléphone.

  • Allooooo, c’est Nicoooole.

Nicole est une connaissance récente. Elle a deux fixations : le vaccin Pfizer (elle attend son vaccin avec impatience (il n’est pas question que je fasse Astra, tu as lu les articles ? Tu as vu le reportage sur les embolies ? Non pas question (tu n’essayes même plus de la raisonner, c’est inutile))) et ses chapeaux. Elle peint sur des chapeaux en paille (j’en ai peint 3 aujourd’hui, j’étais très inspirée, à combien je pourrais les vendre tu crois ? J’en ai fait un en pensant à toi ! (Encore !!!!  Tu en as déjà acheté 5.)) Elle t’appelle tous les 3-4 jours pour parler de ses chapeaux, de la pandémie et de ses victimes. Tu n’en peux plus, mais comme tu t’ennuies, tu l’écoutes, on ne sait jamais, elle pourrait sortir quelque chose d’amusant si ce n’est intéressant.) De ton côté ta conversation avec elle se résume à : oui, non, tu es sérieuse ? Pas possible ? Chou sar ? Quel hôpital ? Yii haram, moi aussi je t’embrasse, bon courage. » Immanquablement après Nicole, il te faut de l’alcool. Puisque ça rime. Elle t’angoisse. Tu dois arrêter de lui parler ou la forcer à changer de conversation. Tu regardes l’heure, 17h00. Un peu tôt pour boire, mais comme on dit c’est déjà l’heure de l’apéro quelque part !  Heureusement qu’elle ne t’appelle pas tous les jours ! Comme les pistaches deviennent hors-prix, tu fais du pop-corn. Tu mets un film, le plus léger possible, pour calmer ton angoisse. Heureusement ça marche.

Et c’est la nuit. La journée est passée. Ce temps qui te parait si long finit par être très court. « En réalité, le temps ne passe pas. C'est nous qui passons.” Cette phrase de Ken Bruen tu devrais l’envoyer à Nada qui adore mettre des citations sur Facebook. Et tu finiras par la retrouver sur ton WhatsApp un beau matin d’une journée pas si particulière.

Josyane Boulos

Tel que paru dans le "NOUS" du Collège Notre-Dame de Jamhour - Juillet 2021.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire