La nourriture fait de nous des êtres vivants, l’art fait de nous des êtres humains
On peut survivre avec du pain, de l’eau et, au Liban, une bonne capacité d’adaptation.
Mais vivre… vraiment vivre, c’est autre chose.
La nourriture remplit l’estomac. L’art, lui, remplit ce vide un peu plus complexe, quelque part entre le cœur, la tête et cette zone floue où l’on se pose des questions existentielles à des heures improbables.
Un être vivant fonctionne.
Un être humain ressent, doute, imagine… et parfois, heureusement, rit de lui-même.
Sans l’art, nous serions probablement une espèce très bien nourrie… mais profondément ennuyeuse.
Diriger le Théâtre Monnot aujourd’hui, c’est justement naviguer entre ces deux réalités. D’un côté, la survie très concrète : les factures, les salaires, les imprévus, les crises qui s’enchaînent avec une créativité presque artistique. De l’autre, quelque chose de beaucoup plus intangible, mais infiniment plus essentiel : continuer à faire vivre un lieu où l’on pense, où l’on ressent, où l’on se retrouve.
Il y a des jours où tout semble nous dire que ce n’est pas le moment pour le théâtre.
Et pourtant, tous les soirs (ou presque), les lumières s’allument.
Pourquoi ?
Parce qu’à chaque représentation, quelque chose se passe. Le public arrive chargé de ses préoccupations, de ses peurs, de son quotidien parfois lourd. Pendant une heure ou deux, les gens ne fuient pas la réalité : ils la regardent autrement.
Et cela change tout.
On me dit souvent : “Ce n’est pas essentiel.” Je réponds toujours : “C’est justement pour cela que ça l’est.”
Parce que quand tout vacille, l’art ne reconstruit pas les murs, mais il empêche les êtres de s’effondrer avec eux.
Ce n’est pas une idée romantique. C’est une réalité que l’histoire nous rappelle sans cesse.
Dans la Grèce antique, le théâtre était un espace de débat, presque un outil démocratique. On y confrontait les idées, les valeurs, les contradictions humaines. Ce n’était pas un divertissement accessoire, c’était un miroir collectif.
Pendant les guerres en Europe, alors même que les villes étaient détruites, les artistes continuaient à écrire, à jouer, à créer. Non pas par inconscience, mais parce que c’était une manière de rester debout intérieurement.
En Afrique du Sud, sous l’apartheid, le théâtre est devenu un espace de résistance, un lieu où l’on pouvait dire ce qui ne pouvait pas être dit ailleurs. L’art devenait langage, refuge et combat à la fois.
Aujourd’hui encore, dans des zones de conflit à travers le monde, des artistes persistent. Ils ne sauvent pas le monde à eux seuls, mais ils empêchent le silence de gagner.
Et le silence, lui, est bien plus dangereux.
Au Théâtre Monnot, cette réalité se vit au quotidien. Ce n’est pas un lieu abstrait. C’est un espace fragile, concret, parfois précaire. Mais c’est aussi un espace vivant. Un lieu où de jeunes artistes trouvent une scène, où des publics découvrent, où des histoires prennent forme.
Et dans ce contexte, continuer à faire du théâtre relève presque de l’irrationnel. Donc, profondément, de l’humain.
On a pris l’habitude de considérer l’art comme un luxe. Quelque chose qu’on peut se permettre quand tout va bien. Une sorte de supplément d’âme.
Mais si l’on regarde de plus près, c’est peut-être l’inverse.
On mange pour vivre. Mais on crée, on raconte, on joue… pour comprendre ce que vivre veut dire. Alors non, l’art ne remplace pas le pain. Mais sans lui, le pain a parfois un goût un peu plus fade.
Et si, malgré tout, on continue à ouvrir les portes du théâtre, à allumer les projecteurs, à accueillir des artistes et du public, ce n’est pas parce que c’est raisonnable.
C’est parce que, quelque part, on refuse de se contenter de survivre.
On choisit, encore et toujours, d’être humains.
Josyane Boulos