dimanche 28 juin 2026

ON N'EST PAS SORTIS DE L'AUBERGE!





Quand j'entends ce drone de mierda faire ses rondes bruyantes au-dessus de Beyrouth pendant que les "discussions avancent", je me dis une seule chose : on n'est loin d’être sortis de l'auberge.

Elle est quand même formidable, cette expression.
Elle remonte, paraît-il, aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, à une époque où les auberges étaient tout sauf accueillantes. On y trouvait certes un toit pour la nuit... mais aussi des lits partagés avec des inconnus, des puces, des punaises, des repas douteux, des voleurs et, pour l'entertainement, quelques bagarres.
Vous ne trouvez pas que ça ressemble furieusement au Liban.
Les inconnus ? Ils discutent de notre avenir, ils prennent des décisions sans nous demander notre avis et nous demandent ensuite de les remercier.
Les puces et les punaises ? Elles ont tellement prospéré, ces armées de parasites, qu'elles ont fini par se convaincre qu'elles sont les propriétaires de l'auberge.
Les repas médiocres ? bon là … heureusement notre gastronomie reste encore à la hauteur. N’oublions pas que manger est notre sport national.
Les voleurs ? Ils siègent dans des fauteuils en cuir. Vous êtes d'accord qu'il inutile de développer...
Quant aux bagarres ?
"Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … bien des choses en somme…
En variant le ton, – par exemple, tenez :
Descriptif : « C’est une querelle! … c’est une rixe ! … c’est une bataille !
Que dis-je, c’est un une bataille ? … C’est un abonnement! » "(Merci Rostand!)
Même les cessez-le-feu finissent par se battre entre eux!

Aucune idée qui a construit l'Auberge Liban, mais il devait incontestablement avoir un sérieux penchant pour le sadisme architectural.
Ce n'est pas une auberge, c'est un labyrinthe inextricable. Un dédale dont personne n'a jamais trouvé l'issue. Des tunnels à profusion, des sous-sols sans fin et des escaliers à la Poudlard qui changent de direction juste au moment où l'on croit enfin apercevoir la sortie.
L'architecte avait manifestement un humour très particulier : faire croire qu'il y a une sortie... juste derrière chaque porte. Welcome to the Hotel California !
Et pendant ce temps-là, le drone continue de tourner au-dessus de nos têtes, comme un réceptionniste zélé qui nous rappelle, toutes les cinq minutes :
« Désolé, la réservation pour votre chambre est prolongée. Le départ est repoussé jusqu'à nouvel ordre. »

Josyane Boulos

dimanche 7 juin 2026

GOOOOAL ET BOMBES

Josyane Boulos au cours de l'émission de jeu basé sur
le Mondial de Football " Malaeb 82" diffusée sur Télé-Liban

 Jean-Claude Boulos au cours de l'émission de jeu
basé sur le Mondial de Football " Malaeb 82" diffusée sur Télé-Liban


À chaque Coupe du monde de football, les Libanais espèrent vivre quelques semaines d'insouciance, rythmées par les exploits des plus grandes équipes de la planète. Pourtant, l'histoire récente du Liban révèle une étrange coïncidence: plusieurs éditions du Mondial se sont déroulées en pleine guerre ou à la veille de conflits majeurs.

À ce stade, il faudrait peut-être demander à la FIFA de consulter Michel Hayek ou Leila Abdel Latif avant de fixer les dates.

Évidemment, ce n'est qu'une coïncidence. Les guerres ne commencent pas à cause du football. Heureusement. Sinon, il faudrait aussi interdire la Ligue des champions.

Ceci-dit les dates, elles, restent gravées dans nos mémoires.

1978 : un Mondial sous les bombes

Du 1er au 25 juin 1978, alors que l'Argentine accueille la Coupe du monde, le Liban est plongé depuis trois ans dans une guerre civile sanglante. Beyrouth est divisée, les combats font rage et les habitants suivent les matchs tant bien que mal entre deux bombardements.

1982 : le football face à l'invasion

La Coupe du monde d'Espagne se déroule du 13 juin au 11 juillet 1982. Une semaine auparavant, le 6 juin, Israël lance son invasion du Liban. Le siège de Beyrouth débute tandis que les meilleurs joueurs du monde foulent les pelouses espagnoles. Cette édition reste sans doute celle où le contraste entre la fête du football et la tragédie libanaise fut le plus saisissant.

Des supporters regardent les matches pendant l'invasion israelienne de 1982 
Des supporters regardent les matches pendant l'invasion israelienne de 1982 

1986 : la guerre continue

Du 31 mai au 29 juin 1986, le Mondial mexicain se dispute alors que la guerre civile est loin d'être terminée. Les affrontements entre milices se poursuivent et la population vit toujours dans une insécurité permanente.

1990 : un Mondial avant « la paix »

La Coupe du monde en Italie se tient du 8 juin au 8 juillet 1990. Le Liban est encore secoué par les derniers affrontements de la guerre civile, notamment la guerre dite « d'élimination ». Ce n'est qu'en octobre 1990 que ce conflit prendra officiellement fin après quinze années de violences.

2006 : de la finale à la guerre

Le Mondial allemand se termine le 9 juillet 2006 avec la victoire de l'Italie face à la France. Trois jours plus tard, le 12 juillet 2006, éclate la guerre de 33 jours entre Israël et le Hezbollah. En quelques heures, les cafés où l'on discutait du coup de boule de Zidane ( et de son Ballon d’Or) se vident pour laisser place aux abris et aux colonnes de fumée.

2022 : une crise sans précédent

Du 20 novembre au 18 décembre 2022, Mondial au Qatar. le Liban n'est pas en guerre ouverte, mais traverse la plus grave crise économique et financière de son histoire moderne. Inflation galopante, pénuries d'électricité et effondrement des institutions marquent cette période où le football offre une parenthèse bienvenue.

Et 2026 ? Le Mondial recommence le 11 juin, Mexique, USA, Canada … pendant que le Liban traverse une guerre immonde la plus violente de toutes et qui nous semble sans fin.

Le Libanais est une espèce fascinante. Il est capable de débattre pendant une heure pour savoir si Messi est meilleur que Ronaldo, tout en vérifiant entre deux actions si sa maison est toujours debout.

Nous avons cette capacité extraordinaire de vivre plusieurs réalités en même temps. Pleurer un cousin, commenter un penalty, appeler sa mère, râler contre l'arbitre, trinquer avec une bière glacée, vérifier les dernières nouvelles et crier :

« Nara ya sabé »

Chez nous, on ne se rappelle pas seulement que l'Italie a gagné en 2006..

On ne se souvient pas seulement des exploits de Maradona ou de Paolo Rossi. On se rappelle où l'on était quand les obus tombaient pendant que le monde applaudissait un but.

C'est peut-être ça, être Libanais.

Avoir appris que le bonheur est toujours provisoire.

Que les plus grandes joies arrivent souvent avec un bruit de fond.

Et continuer malgré tout à acheter un maillot, un drapeau, préparer les mezzés, inviter les amis et croire que, cette fois-ci, le seul drame de l'été sera une séance de penalties.

Parce qu'au fond, si nous continuons à regarder le football au milieu des guerres, ce n'est pas pour oublier la réalité.

C'est pour lui résister.

Et ça, aucun arbitre au monde ne pourra nous le retirer.

 JOSYANE BOULOS

vendredi 17 avril 2026

Le Liban qu’on ne nous a pas donné




On nous a appris à survivre avant même de nous apprendre à vivre.
À compter les rounds au lieu des saisons.
À reconnaître le son d’un obus avant celui d’une chanson.


Mais parfois, dans un coin silencieux de ma tête, souvent avant de m’endormir, une question s’invite —pas bruyante, pas revendicatrice… juste persistante :


Et si ?

Et si les accords du Caire n’avait pas été signés? 

Et si, en 1975, ce bus n’était pas passé ?
Si le pays avait continué, simplement… comme un fil qu’on ne coupe pas ?

Je ferme les yeux, et je vois un autre Liban.
Pas parfait. Pas miraculeux. Mais entier.

Un Liban où les noms de familles ne sont pas des clés de pouvoir, mais juste des noms — posés là, comme les autres.
Où la justice n’a pas besoin d’être courageuse, parce qu’elle est simplement… normale.
Où les enfants ne savent pas ce que veut dire “générateur”.
Où les routes ne sont pas des frontières mais des liens.

Où les montagnes sont vertes et non brûlées.

Où les oliviers du Sud donne la meilleure huile 

Où le peuple vit ensemble sans haine.


Je vois Beyrouth debout, toujours debout. Pas reconstruite, non. Jamais détruite.
Une ville qui n’a pas eu besoin de se souvenir de ce qu’elle était, parce qu’elle ne l’a jamais perdu.

Je vois des femmes qui n’ont pas attendu leur tour. Qui n’ont pas eu à prouver deux fois plus pour exister une fois. Elles sont là, au pouvoir, dans les salles, dans les décisions — pas comme une victoire, mais comme une évidence.

Je vois des théâtres pleins. Pas comme un acte de résistance,mais comme un acte banal.




Je me vois …
Créer sans interruption.
Rire sans arrière-pensée.
Pleurer sans peur.

Je me vois, moi, autrement.
Moins fatiguée.
Moins sur mes gardes.
Peut-être moins forte… mais tellement plus libre.

Dans ce Liban-là, on ne parle pas de résilience. Parce qu’on n’en a pas besoin.




Et puis j’ouvre les yeux.

Et je reviens ici.
Dans ce pays qu’on aime malgré tout, dans ce pays qui nous a tout pris et tout donner à la fois.

Alors non, ce Liban ne nous a pas été permis.

Mais le plus troublant, ce n’est pas qu’il n’existe pas ce Liban de mes rêves.
C’est qu’il aurait pu.

Et quelque part, entre ce qui a été et ce qui aurait pu être,
il reste une chose que personne ne pourra nous enlever : la capacité de l’imaginer encore.


Et la possibilité de le créer ensemble unique, en paix et plus uni que jamais. 


Josyane Boulos 



jeudi 26 mars 2026

La nourriture fait de nous des êtres vivants, l’art fait de nous des êtres humains


La nourriture fait de nous des êtres vivants, l’art fait de nous des êtres humains

On peut survivre avec du pain, de l’eau et, au Liban, une bonne capacité d’adaptation.

Mais vivre… vraiment vivre, c’est autre chose.

La nourriture remplit l’estomac. L’art, lui, remplit ce vide un peu plus complexe, quelque part entre le cœur, la tête et cette zone floue où l’on se pose des questions existentielles à des heures improbables.

Un être vivant fonctionne.

Un être humain ressent, doute, imagine… et parfois, heureusement, rit de lui-même.

Sans l’art, nous serions probablement une espèce très bien nourrie… mais profondément ennuyeuse.

Diriger le Théâtre Monnot aujourd’hui, c’est justement naviguer entre ces deux réalités. D’un côté, la survie très concrète : les factures, les salaires, les imprévus, les crises qui s’enchaînent avec une créativité presque artistique. De l’autre, quelque chose de beaucoup plus intangible, mais infiniment plus essentiel : continuer à faire vivre un lieu où l’on pense, où l’on ressent, où l’on se retrouve.

Il y a des jours où tout semble nous dire que ce n’est pas le moment pour le théâtre.

Et pourtant, tous les soirs (ou presque), les lumières s’allument.

Pourquoi ?

Parce qu’à chaque représentation, quelque chose se passe. Le public arrive chargé de ses préoccupations, de ses peurs, de son quotidien parfois lourd. Pendant une heure ou deux, les gens ne fuient pas la réalité : ils la regardent autrement.

Et cela change tout.

On me dit souvent : “Ce n’est pas essentiel.” Je réponds toujours : “C’est justement pour cela que ça l’est.”

Parce que quand tout vacille, l’art ne reconstruit pas les murs, mais il empêche les êtres de s’effondrer avec eux.

Ce n’est pas une idée romantique. C’est une réalité que l’histoire nous rappelle sans cesse.

Dans la Grèce antique, le théâtre était un espace de débat, presque un outil démocratique. On y confrontait les idées, les valeurs, les contradictions humaines. Ce n’était pas un divertissement accessoire, c’était un miroir collectif.

Pendant les guerres en Europe, alors même que les villes étaient détruites, les artistes continuaient à écrire, à jouer, à créer. Non pas par inconscience, mais parce que c’était une manière de rester debout intérieurement.

En Afrique du Sud, sous l’apartheid, le théâtre est devenu un espace de résistance, un lieu où l’on pouvait dire ce qui ne pouvait pas être dit ailleurs. L’art devenait langage, refuge et combat à la fois.

Aujourd’hui encore, dans des zones de conflit à travers le monde, des artistes persistent. Ils ne sauvent pas le monde à eux seuls, mais ils empêchent le silence de gagner.

Et le silence, lui, est bien plus dangereux.

Au Théâtre Monnot, cette réalité se vit au quotidien. Ce n’est pas un lieu abstrait. C’est un espace fragile, concret, parfois précaire. Mais c’est aussi un espace vivant. Un lieu où de jeunes artistes trouvent une scène, où des publics découvrent, où des histoires prennent forme.

Et dans ce contexte, continuer à faire du théâtre relève presque de l’irrationnel. Donc, profondément, de l’humain.

On a pris l’habitude de considérer l’art comme un luxe. Quelque chose qu’on peut se permettre quand tout va bien. Une sorte de supplément d’âme.

Mais si l’on regarde de plus près, c’est peut-être l’inverse.

On mange pour vivre. Mais on crée, on raconte, on joue… pour comprendre ce que vivre veut dire. Alors non, l’art ne remplace pas le pain. Mais sans lui, le pain a parfois un goût un peu plus fade.

Et si, malgré tout, on continue à ouvrir les portes du théâtre, à allumer les projecteurs, à accueillir des artistes et du public, ce n’est pas parce que c’est raisonnable.

C’est parce que, quelque part, on refuse de se contenter de survivre.

On choisit, encore et toujours, d’être humains.

Josyane Boulos

jeudi 11 décembre 2025

Testostérone et portes fermées

 

La porte était fermée, signe universel de « ne dérangez pas », sauf, visiblement, pour une certaine catégorie d’hommes. Et soudain — BOUM — la porte explose comme si un ouragan, un coup d’État et la Coupe du monde entraient en même temps




J’étais au Monnot, dans mon bureau, plongée dans des mails existentiels — ceux qui décident si un spectacle vivra, mourra ou devra apporter ses propres chaises — accompagnée de Ramy, assistant producteur concentré, silencieux. Ambiance zen. Une scène rare au Monnot.

La porte était fermée, signe universel de « ne dérangez pas », sauf, visiblement, pour une certaine catégorie d’hommes.

Et soudain — BOUM — la porte explose comme si un ouragan, un coup d’État et la Coupe du monde entraient en même temps. Ramy et moi bondissons de nos chaises, synchronisés, comme deux vétérans du bruit soudain. Le vrai PTSD libanais, celui qui se déclenche dès qu’une porte claque.

Deux spécimens surgissent : cheveux gominés, lunettes fumées indoor, parfums en Dolby Surround, vestes scintillantes prêtes pour le tapis rouge… de l’aéroport. Ils cherchent manifestement quelqu’un, probablement leur ego.

— Mais ça ne va pas d’entrer comme ça ? je lâche, canal mère libanaise activé. La porte était fermée, on ne t’a pas appris à taper ?

— Ah euh… madame… mille excuses…, bredouille le premier, visiblement le mâle-alpha-auto-déclaré du duo. C’est comme ça qu’on fait à Bagdad,
ajoute-t-il, en guise de justification culturelle, anthropologique et diplomatique.

Ah, Bagdad. Ce n’était pas sur la liste de réponses possibles, mais on prend.

Je respire. Je le reçois. Je suis civilisée, moi — en théorie. Il veut tourner un clip sur notre scène. Très bien. Qu’il visite. Qu’il rêve. Qu’il tourne. Qu’il apprenne aussi à frapper aux portes : cadeau de la maison.

À son retour, il s’arrête devant la même porte, désormais ouverte… et tape. J’ai éclaté de rire.

Le lendemain — même heure, même ambiance studieuse. Porte fermée. Ramy et moi toujours concentrés.

BOUM.

La porte s’ouvre avec le naturel d’un bélier en pleine saison des amours.
PTSD, round 2 : attaques cardiaques simultanées.

Cette fois, c’est un livreur porteur d’une caisse — ma victime du jour.
Je hurle :
— Non, non, non, tu ressors.
Il cligne.
— Tu fermes la porte.
Il obéit.
— Tu tapes. Et tu attends que je dise « entre ».
Il obtempère. Clairement, il ne comprend pas ce qu’il lui arrive. Il : toc-toc.
— Entre.

Il rentre, mais quelque chose en lui — ses testostérones, probablement — décide de tenter un bras de fer d’ego. Il redresse les épaules, genre « je suis un homme qui transporte une caisse, respecte-moi ». Il essaye de hausser la voix : « Meché el 7al machina » et autres déclarations tonitruantes.

Malheureux.

Les miennes de testostérones ont fait sciences politiques, droit constitutionnel et autodéfense culturelle. Les siennes ont abandonné en 7ᵉ.

Je lui ordonne de poser sa caisse et de ficher le camp avant que je ne m’énerve vraiment. Il part, perplexe, dignité en vrac mais en marmonnant quand même.

Je regarde la caisse : quinze copies d’un texte de pièce programmée en mars. J’appelle l’auteur, hilare, pour lui raconter l’épisode. Il me rassure aussitôt : « Tu as très bien fait, et rassure-toi, il ne travaille pas au bureau. »

Moralité ?
Le théâtre commence avant la scène. Parfois, dès la poignée de porte.


Josyane Boulos 

Paru sur https://beyrouth360.com/2025/11/30/testosterone-et-portes-fermees/

Et si la passion me faisait travailler… même en dormant?

 

Et si la passion me faisait travailler… même en dormant?

Je n’aurais jamais pensé qu’en prenant les rênes du Théâtre Monnot, j’allais travailler autant! Même dans mes rêves, je bosse ! C’est vous dire à quel point la passion pour la scène m’enflamme… et me prive de sommeil.




Dernièrement, nous avons inauguré au Monnot l’audio-description pour les non-voyants et les aveugles — un projet qui me tient à cœur depuis trois ans.

Tout a commencé à Washington, où j’assistais à la comédie musicale Kinky Boots avec mon ami d’enfance. Si vous ne la connaissez pas, imaginez un feu d’artifice de perruques, de paillettes et de talons de 30 cm, porté par des drag queens au grand cœur. Une histoire d’usine de chaussures qui se réinvente pour fabriquer des bottes “kinky” et sauver son avenir…

Nous étions tout en haut, au dernier rang (parce qu’évidemment, nous avions réservé à la dernière minute). Et là, je remarque deux personnes derrière moi, qui murmurent doucement dans des micros. Intriguée, je tends l’oreille : elles décrivaient la scène pour deux spectateurs non-voyants. C’était ça, l’audio-description — un dispositif qui permet aux aveugles de « voir » avec les oreilles, grâce à une voix qui décrit en direct tout ce qui se passe sur scène : les décors, les costumes, les gestes, les émotions.

Cette idée m’est restée dans la tête. Elle s’y est installée. Sans payer de loyer.

De retour à Beyrouth, je décide de faire une demande de financement auprès de l’Ambassade américaine. Et là… comment dire ? Un cauchemar administratif.

Je découvre qu’il existe un formulaire pour tout : pour la demande, pour la justification de la demande, pour expliquer pourquoi on justifie la demande, et même pour confirmer qu’on a bien lu la justification de la justification. Bref, un labyrinthe bureaucratique que même Indiana Jones aurait abandonné.

Mais j’ai tenu bon, armée de mon stylo, d’un litre de café (enfin non, je n’en bois pas, mais vous comprenez l’image) et d’un sens de l’humour salvateur. Et j’ai obtenu les fonds !

Sauf que… la guerre éclate au Liban en septembre 2024. Le théâtre ferme. Tout s’arrête.

J’en profite (oui, je trouve toujours le moyen de “profiter”, même en pleine crise) pour engager une experte américaine en audio-description, et nous ouvrons une formation gratuite pour douze jeunes au Monnot, en ligne.

Pendant ce temps, j’achète le matériel nécessaire — casques, micros, émetteurs — et j’entame aussi une discussion passionnante avec l’équipe de l’IRAP pour développer un projet d’inclusion pour les sourds et malentendants.

Et là, nouvelle tuile : avec l’arrivée de Donald Trump à la présidence, les fonds américains sont gelés ! Mais au Monnot, on ne gèle rien. On continue. Avec d’autres fonds, d’autres forces, d’autres rêves.

Et le 30 octobre 2025, enfin, nous avons officiellement inauguré l’audio-description.
Vingt-cinq personnes aveugles étaient présentes avec leurs accompagnateurs pour assister au spectacle Kizbe bel Saniye de Ziad Najjar et Walid Arakji.

L’émotion était indescriptible. Quand j’ai vu leurs visages — leurs sourires, leurs mains cherchant à comprendre l’espace, leurs rires pendant la pièce — j’ai senti que tout, absolument tout, en valait la peine.

Le public voyant, lui aussi, a été bouleversé. La presse en a parlé avec chaleur. Et notre équipe ? Un mélange de joie, de fierté, de larmes en coulisses.

Avant le spectacle, nous avons accompagné nos invités sur scène pour leur permettre de toucher le décor, de ressentir les formes, les matières, la chaleur des projecteurs. Ils “voient” autrement, mais ils voient. Et nous, à travers eux, avons redécouvert le théâtre.

Les coulisses du Monnot ne sont pas qu’un lieu de travail. C’est un espace où les idées qui naissent dans le noir trouvent la lumière.

Et si je travaille même dans mes rêves, c’est peut-être parce qu’ici, les rêves… finissent toujours par prendre vie sur scène.


Josyane Boulos 

Série Dans les Coulisses du Monnot 

paru dans Beyrouth 360 - https://beyrouth360.com/2025/11/18/et-si-la-passion-me-faisait-travailler-meme-en-dormant/ 

Pourquoi les histoires de Noël nous font-elles fondre… même sous le ciel libanais?

 

Pourquoi les histoires de Noël nous font-elles fondre… même sous le ciel libanais?

ou comment « Chou Carlos Ahsan Menne » au Théâtre Monnot s’invite dans cette magie que l’on adore, même quand on fait semblant d’être blasés.

Dans les films de Noël, ils tombent amoureux entre deux guirlandes. Au Liban, on tombe amoureux entre deux coupures d’électricité.

Mais dans les deux cas, on en redemande.

Il suffit de taper « Christmas » sur n’importe quelle plateforme et hop : ça clignote plus vite qu’un sapin à Byblos ou à Batroun. On connaît la formule par cœur : une héroïne débordée qui ne croit plus en rien, un héros qui croit en tout ( ou le contraire) , un village parfait qui scintille — bref, tout ce que le Liban ne propose pas naturellement (sauf si EDL décide exceptionnellement d’allumer les guirlandes).Et pourtant… chaque année, on regarde, on se laisse avoir à chaque fois.

Et on aime ça!



Un phénomène mondial qui nous parle.

Depuis les années 1890, les films de Noël nous vendent de la magie en ruban satin. De Love Actually à The Holiday, en passant par les 40 productions Hallmark annuelles où les héros se ressemblent tous un peu — comme leurs pulls.

Pourquoi ça marche ? Parce que ces histoires nous offrent une pause, une illusion douce, un moment où tout peut basculer du côté lumineux. Et soyons honnêtes : ça fait du bien.



Et chez nous ? Le théâtre reprend le flambeau.

Chez nous aussi, décembre réveille ce besoin de chaleur humaine.

Mais plutôt que de la chercher uniquement sur les plateformes de streaming, nous la trouvons dans un lieu bien plus vivant : le théâtre.

Car rien ne remplace l’émotion d’une salle qui respire, rit, s’étonne au même moment. C’est là que la magie devient réelle.

Le théâtre, c’est le film de Noël sans filtre, sans montage, sans rediffusion :

des rires vrais, des regards partagés, une salle qui respire ensemble (et parfois retient son souffle quand le générateur du quartier éternue).



« Chou Carlos Ahsan Menne » : notre comédie de saison

Cette année, la pièce « Chou Carlos Ahsan Menne » est notre équivalent d’un grand classique de Noël — sans sapin, sans fausse neige, sans biscuits en pain d’épices… mais avec quelque chose de beaucoup mieux : des personnages qu’on a l’impression d’avoir déjà rencontrés au supermarché, des situations qui flirtent avec l’absurde et un humour qui nous attrape là où ça fait du bien.

C’est la comédie qu’on regarde comme on regarde un film de Noël : en sachant qu’on va rire, mais sans deviner comment.

Au fond, ce que les films de Noël cherchent à recréer artificiellement,

le théâtre le fait naturellement : rassembler, attendrir, surprendre, réchauffer.

Et cette année, la plus belle histoire de saison, celle qui fait vraiment du bien, celle qui pourrait presque nous faire croire aux miracles (même si EDL n’y croit plus), c’est tout simplement : « Chou Carlos Ahsan Menne »

Josyane Boulos

« Chou Carlos Ahsan Menne »
Au Théâtre Monnot à partir du 10 décembre à 20h30.
Texte et Production : Walid El Yazigi
Mise en scène : Lina Abyad
Production exécutive : Josyane Boulos
Scénographie : Ralph Khoury
Lumière : Mohamad Farhat
Avec : Wissam Saliba, Jennifer Yammine et Abderrahim El Awji
Tickets Antoine ou 70626200

samedi 18 octobre 2025

BAGHDAD

Baghdad.

Un mot qui résonne comme un conte des mille et une nuits, et qu’on découvre soudain, bien réelle, poussiéreuse, vibrante, fragile.

Les gens y sont incroyablement gentils, chaleureux même, mais… pas vraiment cultivés. On sent qu’ils ont vécu longtemps sous la dictature. C’est dans leurs gestes, dans leur manière prudente de parler, dans leurs regards pleins de douceur et de résignation à la fois. Et pourtant, on perçoit ce désir sincère de faire mieux, de respirer, d’avancer.

La ville, elle, est un chaos fascinant : une mosaïque improbable de bâtiments ultramodernes collés à des ruines qui tiennent à peine debout. Des quartiers entiers semblent figés dans le temps, d’autres surgissent comme des mirages de modernité. Années de guerres, de pauvreté, de sanctions, d’exils. Et au milieu de tout cela, une société encore profondément patriarcale. On voit très peu de femmes dans les rues… presqu’aucune au volant d’une voiture.

 





Alors forcément, nous, les Libanais, on passe un peu pour des créatures mythologiques. De véritables licornes venues d’un pays où les femmes parlent, rient, s’affirment, conduisent, travaillent, s’habillent comme elles veulent. Ici, on nous regarde avec curiosité et affection. Les Irakiens aiment le Liban — et ses femmes surtout.

Un soir, au Luna Park, un petit groupe de jeunes gens, à peine sortis de l’adolescence, nous a suivis partout, montant dans chaque manège après nous. Des gamins émerveillés, heureux, fascinés. C’était à la fois drôle et touchant.

Et puis, au cours d’un dîner offert par l’hôtel dans ses jardins, nous nous sommes retrouvés nombreux, venus de pays différents mais unis par notre amour de la scène : Irakiens, Polonais, Libanais, Palestiniens, Indiens, Maghrébins, Tunisiens, Allemands, Iraniennes…

Nous, les douze Libanais, avons évidemment commencé à danser dès les premières notes de musique. Et tout le monde a suivi dans une immense dabké. Ceux qui ne dansaient pas nous ont filmés, et ensuite a commencé une séance de photos interminable, chacun voulant un selfie avec nous. C’était super fun !




Les compliments fusaient sur notre prestation plus tôt ce soir-là :

« Vous avez mis de l’amour dans notre cœur »,

« Comme ça fait du bien de rire »,

« Ah, si seulement le théâtre arabe ne méprisait pas la comédie »,

« Vous êtes d’excellents acteurs »

« Si vous ne gagnez pas, c’est que c’est truqué ! »

Impressionnant.

Notre pièce « Tnayn bel Layl », jouée au Festival du Théâtre de Bagdad, a été accueillie avec beaucoup d’enthousiasme. Le public a ri, applaudi, certains ont même été émus aux larmes. Et les critiques ont salué notre spectacle comme un souffle d’humanité et d’espoir venu du Liban. Une standing ovation dans un Bagdad assoiffé de culture et de vie.

Bien que le jury officiel du festival ne l’ait retenue dans aucune catégorie, ignorant complètement le spectacle — peut-être jugé trop moderne ou trop “commercial” — ce “commercial” a suscité un débat intéressant lors de la séance critique. Plusieurs intervenants ont souligné que dans le théâtre arabe contemporain, le plaisir immédiat du spectacle n’est plus un défaut, mais une qualité essentielle, devenue une véritable nécessité pour renouer le lien entre la scène et le public. Pas de prix Officiel mais définitivement le Coeur du public.






Plus je voyage dans les pays arabes, plus je comprends pourquoi on appelle Beyrouth le Paris du Moyen-Orient. Ce n’est pas pour les immeubles ni pour la mode — c’est pour les femmes. Elles sont là, multiples, libres d’esprit, présentes partout, même voilées, mais libres à leur manière. C’est cela, notre différence.

Et puisque parler de culture passe aussi par la cuisine, je dois absolument recommander le Masgouf, ce poisson du Tigre, une carpe de rivière grillée verticalement sur des braises. La peau craque, la chair est fumée, fondante. On la déguste avec du pain tameez et une sauce « anba » à la mangue, acidulée et relevée. Un vrai délice.

Les routes ici sont étonnamment larges et en bon état. L’électricité ne manque pas — un miracle dans la région. Le peuple, toujours aussi accueillant, malgré un manque flagrant d’éducation et d’organisation. Le festival, lui, c’est un peu… « tralalala » : désordonné, téléphones qui sonnent pendant les spectacles.

Et je le redis : on ne voit presque pas de femmes 😄









L’hôtel ? Les chambres confortables, mais de l’extérieur, l’immeuble est décrépi. La piscine est vide — évidemment 😄 Et l’eau du bassin teintée en bleu, histoire de faire illusion. Une des allées extérieures menant aux jardins, impeccablement entretenus, est pourtant envahie par des colonies de pigeons. Le plafond est littéralement squatté par ces volatiles, et le sol en est couvert de leurs excréments… ce qui m’a valu de surnommer cette allée « La Crotte aux Pigeons ».

Je me suis promenée dans les ruelles du quartier Al-Mutanabbi, en restauration. Cela m’a rappelé le centre-ville de Beyrouth juste après la guerre : ce mélange de neuf et de décrépi, de reconstruction et de nostalgie.

Dans une des rues, j’ai même eu une impression de Nouvelle-Orléans, dans l’architecture, bien sûr — pas dans l’ambiance.

Et au détour d’une ruelle, ce qui m’a le plus étonnée : la quantité incroyable de papeteries ! Des stands de livres partout, des étals qui sentent l’encre et le papier. Un peuple qui, malgré tout, a encore soif de lecture.

Bagdad, c’est ça :

Un chaos qui rêve d’ordre.

Une plaie qui cicatrise lentement.

Une ville brisée mais digne,

où l’on apprend encore, malgré tout, à aimer la vie.

Mais…

Trop patriarcal, trop religieuse, trop conservatrice pour moi.

Josyane Boulos




samedi 18 janvier 2025

Five days to shine : Jour 5

 

Avec Bruno Tabbal 

(English translation below) 

Jour 5 : Dernier jour de notre atelier de théâtre inclusif

Aujourd’hui, nous avons vécu la dernière journée de notre atelier de théâtre inclusif, une aventure riche en créativité, en rencontres et en expression de soi. La salle vibrait d’énergie et d’émotion alors que les participants se préparaient pour leur grande représentation de demain. Entre répétitions intenses et moments de réflexion sincère, cette journée restera gravée dans les mémoires.

La matinée a commencé par des répétitions ciblées des numéros musicaux de la pièce. Mais avant de plonger dans le travail, le groupe s’est réuni pour des échauffements théâtraux aussi stimulants qu’unifiants. Ces activités – des exercices vocaux aux jeux d’improvisation – ont renforcé la confiance et la complicité entre les participants. Les éclats de rire résonnaient dans la salle, dissipant les dernières appréhensions et insufflant à chacun le courage d’embrasser pleinement son rôle.

Les participants ont chanté et dansé avec un enthousiasme renouvelé. Cerise sur le gâteau, l’acteur et performer Bruno Tabbal s’est joint à nous en tant qu'artiste invité. Il a animé une session passionnante sur le théâtre musical, apportant son expertise et son énergie contagieuse.

L’après-midi, les participants ont découvert l’art du maquillage de scène. Ce moment de transformation a ajouté une touche de magie à la journée, révélant à chacun un autre aspect de son personnage.

À la fin de cette dernière journée, un sentiment d’accomplissement régnait dans l’air. Pour beaucoup, cet atelier a été bien plus qu’une simple préparation à une performance. Ce fut une expérience de découverte de soi, de renforcement de la confiance et de création de liens. Ce groupe d’individus est devenu une véritable troupe, où chaque voix, chaque histoire s’entrelace pour former une narration collective.

Avec les dernières répétitions achevées et le cœur gonflé d’excitation, les participants sont prêts à briller demain devant leurs proches. L’atelier inclusif « 5 jours pour briller » a prouvé, une fois de plus, le pouvoir des arts à rassembler, à célébrer la diversité et à créer l’extraordinaire. Nous avons hâte de voir cette magie se déployer sur scène !

Josyane Boulos 

Avec - With Bruno Tabbal 


Day 5: The Last Day of Our Inclusive Theatre Workshop

Today was the final day of our Inclusive Theatre Workshop, an adventure filled with creativity, connection, and self-expression. The room buzzed with energy and emotion as participants prepared for their big performance tomorrow. Between focused rehearsals and heartfelt moments of reflection, it was a day to remember.

The morning began with rehearsals centered on the musical numbers featured in the play. But before diving in, the group came together for theatre warm-ups that were as energizing as they were unifying. From vocal exercises to improvisational games, these activities built trust and camaraderie among participants. Laughter echoed through the space, washing away nerves and inspiring everyone to step boldly into their roles.

Participants sang and danced with renewed enthusiasm and confidence. Adding a touch of star power to the day, actor and performer Bruno Tabbal joined us as a guest mentor. He led an inspiring session on musical theatre, sharing his expertise and contagious passion.

In the afternoon, participants explored the art of stage makeup. This transformative experience added another layer of magic, allowing each person to step further into their character.

As the day drew to a close, the room was filled with a profound sense of accomplishment. For many, this workshop has been more than just preparation for a performance—it has been a journey of self-discovery, confidence-building, and connection. A group of individuals has become a true ensemble, each unique voice and story woven into a shared narrative.

With final rehearsals complete and hearts brimming with excitement, participants are ready to shine tomorrow in front of friends and family. The “5 Days to Shine” Inclusive Theatre Workshop has proven the incredible power of the arts to bring people together, celebrate diversity, and create something extraordinary. We can’t wait to see the magic come to life on stage!

Josyane Boulos 

Avec - With Bruno Tabbal 

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