Pour moi, le théâtre, c’est d’abord une rencontre.
Une rencontre entre des artistes, un texte, une scène, un lieu… et surtout un public.
Mais si je devais choisir un mot pour parler du théâtre aujourd’hui, ce serait justement celui de cette table ronde : transformation. Parce que le théâtre transforme.
Il transforme celui qui joue, celui qui regarde, parfois même le lieu qui l’accueille et la communauté qui se crée autour de lui.
Et surtout, pour rester vivant, le théâtre doit accepter de se transformer lui-même.
Depuis toujours, il change avec son époque : ses formes, ses langages, ses publics, ses lieux.
Mais au milieu de tous ces changements, il garde quelque chose de très simple: un être humain face à un autre être humain.
Quelqu’un raconte une histoire. Quelqu’un l’écoute. Et quelque chose se passe entre les deux.
C’est cela qui me fascine.
On peut entrer dans une salle avec sa journée sur les épaules, ses problèmes, son téléphone, ses habitudes, ses certitudes.
Puis les lumières s’éteignent. Enfin… normalement. Parce qu’il reste parfois quelques téléphones allumés dans la salle…
Et pendant une heure, une heure et demie, deux heures, on regarde une autre vie. On entend une autre voix. On entre dans un autre point de vue.
Parfois, on se reconnaît dans un personnage.
Parfois, au contraire, on découvre quelqu’un qui est à des années-lumière de nous, dont on ne partage ni l’histoire, ni les idées, ni les choix.
Et pourtant, pendant quelques instants, on comprend sa peur, sa colère, son désir, sa solitude.
Le théâtre nous permet de changer de place.
Littéralement pour le comédien, évidemment. Mais aussi pour le spectateur.
Et cette capacité à se mettre, même provisoirement, à la place de quelqu’un d’autre est, pour moi, l’une des forces les plus précieuses du théâtre.
Il ne nous dit pas forcément : « Voilà ce que vous devez penser. » Et tant mieux. Il pose des questions. Il dérange parfois.
Il nous oblige à regarder là où nous n’avions pas forcément envie de regarder. Je tiens énormément à cette liberté-là.
Le théâtre doit rester un espace où l’on peut dire, contredire, provoquer, rire de choses graves, parler de ce dont on ne parle pas ailleurs.
Je me méfie d’un théâtre qui veut donner des leçons. Je préfère un théâtre qui ouvre des portes et laisse chacun faire son propre chemin.
Et cette transformation du spectateur n’est pas forcément spectaculaire.
On ne sort pas tous les soirs d’une pièce en disant : « Ça y est. Ma vie a changé ! »
Heureusement d’ailleurs.
Imaginez la schizophrénie si chaque spectacle devait nous transformer complètement !
Souvent, c’est beaucoup plus discret. Une phrase qui revient le lendemain.
Un personnage que l’on jugeait au début et que l’on comprend un peu mieux à la fin. Une question que l’on ramène chez soi.
Une certitude qui devient… un peu moins certaine. Ou simplement une image qui reste.
Pour moi, c’est déjà énorme.
Un spectacle peut créer une toute petite fissure dans nos certitudes.
Et dans cette fissure peuvent entrer de la curiosité, de l’empathie, du doute, l’envie de comprendre.
Le théâtre transforme aussi quelque chose d’autre : il transforme un groupe d’inconnus en public.
Des gens qui ne se connaissent pas entrent dans une salle.
Pendant deux heures, ils rient ensemble, se taisent ensemble, retiennent parfois leur souffle exactement au même moment.
Puis les lumières se rallument et chacun repart de son côté.
Cette petite communauté n’aura peut-être existé que pendant deux heures.
Mais elle aura existé.
Et dans un monde où nous faisons de plus en plus de choses seuls, souvent derrière un écran, je trouve cela presque extraordinaire.
Je rends d’ailleurs hommage aux spectateurs qui réussissent vraiment à oublier leur téléphone dans leur sac ou dans leur poche pendant toute une représentation.
C’est devenu presque un acte héroïque ! Et accessoirement… un minimum de respect pour les acteurs sur scène.
Mais au fond, c’est peut-être cela, la transformation du spectateur :
ne pas devenir quelqu’un d’autre, mais repartir avec un regard légèrement différent.
Le théâtre ne change peut-être pas directement le monde. Mais il peut changer légèrement celui qui va ensuite retourner dans le monde.
Cette personne va retrouver sa famille, ses collègues, sa ville. Peut-être qu’elle écoutera quelqu’un autrement.
Peut-être qu’elle regardera une situation d’une autre manière. Ou peut-être qu’elle aura simplement respiré, ri, oublié pendant deux heures le poids du quotidien.
Et cela aussi est une transformation. Mais quand je parle de transformation, je pense également au théâtre lui-même.
Au lieu. À l’institution.
Parce qu’un théâtre qui refuse de se transformer finit, à mon sens, par devenir un musée du théâtre.
Un très beau musée, peut-être. Et attention, j’adore les musées, n’y voyez aucune critique !
Et ce n’est pas ce que je veux pour Le Monnot. Je veux qu’il garde son histoire, son identité, son âme, mais qu’il reste curieux.
Qu’il ose essayer.
Se tromper parfois. Recommencer.
Petit à petit, nous avons essayé d’en faire autre chose qu’un lieu où l’on vient uniquement voir une pièce le soir.
Un lieu de rencontres.
De conversations.
De découverte.
De transmission.
Et surtout, nous avons commencé à nous poser une question très simple :
Qui ne vient pas chez nous ?
Parce qu’il est facile de regarder une salle pleine et de se dire que tout va bien.
Mais ce qui m’intéresse de plus en plus, ce sont justement ceux qui ne sont pas dans la salle.
Pourquoi ne viennent-ils pas ?
Est-ce une question de prix ?
De langue ?
D’âge ?
D’accessibilité ?
De distance ?
Ou pensent-ils simplement :
« Le théâtre, ce n’est pas pour moi » ?
Et à partir de là, la vraie question n’est plus :
« Comment faire venir ces gens chez nous ? »
Mais plutôt :
« Qu’est-ce que nous devons changer, nous, pour aller vers eux ? »
Et je trouve cette nuance essentielle.
Parce qu’elle oblige l’institution à se remettre elle-même en question.
Nous avons, par exemple, commencé à travailler avec les très jeunes enfants, de quelques mois à quatre ans.
Avec D’eau et de Soleil, dont la première officielle a lieu au Monnot le 7 octobre, nous lançons un véritable travail autour du théâtre pour la petite enfance, une première au Liban et, à notre connaissance, dans la région.
On pourrait se demander :
Qu’est-ce qu’un bébé va faire au théâtre ?
Justement. Pourquoi attendre six, huit ou dix ans pour faire découvrir une scène à un enfant ? Pourquoi le théâtre ne pourrait-il pas être l’un de ses premiers souvenirs de lumière, de son, de mouvement, de beauté, d’émotion ?
Mais accueillir un bébé au théâtre transforme aussi… le théâtre.
Il faut repenser l’espace. La durée. Le son. La lumière. La manière d’accueillir les parents. Le rapport entre les artistes et le public.
Cette fois, c’est le théâtre qui s’adapte au spectateur, et non l’inverse.
La même réflexion vaut pour l’accessibilité. L’accessibilité ne peut pas être un petit supplément sympathique.
Au Monnot, nous avons développé l’audiodescription pour rendre des spectacles accessibles aux personnes aveugles et malvoyantes.
Et nous espérons pouvoir aller plus loin et adapter également nos spectacles aux personnes sourdes et malentendantes.
D’ailleurs, si l’un d’entre vous a soudainement envie de devenir mécène… Je serai ravie de poursuivre cette conversation après la table ronde !
Mais il y a encore une autre manière de transformer un théâtre.
C’est parfois… d’en sortir.
Quand on parle aujourd’hui de transformation, on pense énormément à la technologie, aux réseaux sociaux, à l’intelligence artificielle, aux nouvelles manières de travailler ou de communiquer.
Mais il existe des transformations beaucoup plus brutales. Celles que l’on ne choisit pas.
La guerre, évidemment, en fait partie.
Et en préparant cette table ronde, je me suis posé une question : Est-ce que les guerres, aussi terribles soient-elles, ont parfois transformé le théâtre ?
La réponse est oui. Mais pas de la manière que l’on pourrait imaginer.
Il serait évidemment absurde de dire que la guerre est bonne pour le théâtre.
Elle détruit des salles. Elle disperse les artistes. Elle appauvrit les institutions. Elle éloigne le public.
Nous le savons particulièrement bien au Liban.
Mais l’histoire montre aussi quelque chose d’étonnant : lorsque les théâtres ne peuvent plus fonctionner normalement, le théâtre trouve souvent d’autres chemins.
Pendant la Première Guerre mondiale, des milliers de représentations ont été organisées pour les soldats.
On jouait dans des hangars, dans des casernes, parfois dehors.
Et des hommes qui n’étaient jamais entrés dans un théâtre devenaient soudain spectateurs.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, cela s’est encore développé.
En France et en Angleterre, des artistes ont joué dans des villages, des cours, des salles de cinéma, dans des cafés, dans de petites villes qui avaient rarement accès à des spectacles professionnels.
Et après la guerre, cette idée a continué à faire son chemin : peut-être que le théâtre ne doit pas être réservé à ceux qui savent déjà où le trouver.
Petit à petit s’est imposée cette idée très simple :
Si le public ne vient pas au théâtre, le théâtre peut aussi aller vers le public.
Et cela a profondément changé la manière de penser la culture.
Le théâtre n’était plus seulement un bâtiment.
Il pouvait exister ailleurs.
Et parfois, les frontières entre celui qui regarde et celui qui joue ont elles aussi commencé à bouger.
Des soldats montaient leurs propres spectacles.
Des ouvriers jouaient.
Des étudiants, des amateurs, des habitants devenaient acteurs, auteurs, organisateurs.
Le théâtre n’était plus seulement quelque chose que l’on recevait.
Il devenait quelque chose que l’on pouvait faire ensemble.
Et finalement, démocratiser le théâtre, est-ce seulement vendre des billets moins chers ?
Je ne crois pas. C’est aussi enlever des barrières. La barrière du lieu. La barrière sociale. La peur de ne pas comprendre. La sensation qu’il faudrait avoir les bons codes.
Et surtout cette petite phrase terrible : « Ce n’est pas pour moi. »
Au Liban, évidemment, notre histoire est différente.
Nos guerres ont divisé Beyrouth, détruit des lieux, interrompu des carrières et obligé des générations d’artistes à travailler dans des conditions parfois impossibles.
Il ne faut surtout pas romantiser cela.
Mais chaque crise nous repose la même question :
Qu’est-ce qu’un théâtre lorsque sa salle ne peut plus fonctionner normalement ?
Est-ce encore uniquement un bâtiment ?
Je ne le crois pas.
Un théâtre peut être autant être une scène, qu’une rue qu’une convesration.
Pendant les bombardements de mars et avril, au Monnot, nous ne voulions pas simplement fermer nos portes en attendant que les choses passent.
Les spectacles se faisaient plus rares.
Alors nous avons commencé à organiser davantage de rencontres avec des artistes.
Des conversations simples, spontanées, loin des projecteurs.
Ces rencontres ont eu tellement de succès que nous avons décidé de les continuer.
Et finalement, quelque chose qui était né en partie d’une contrainte est devenu un nouveau rendez-vous.
Les Monnot Awards participent, d’une autre manière, à la même idée.
Célébrer ceux qui font vivre le théâtre.
Les artistes connus, bien sûr, mais aussi tous ceux dont le travail est parfois moins visible.
Et peu à peu, j’aimerais que l’on ne dise plus seulement : « Je vais voir une pièce au Monnot. »
Mais simplement : « Je vais au Monnot. »
Parce qu’il s’y passe quelque chose. Parce qu’on peut y découvrir quelqu’un.
Transformer un théâtre, ce n’est donc pas effacer ce qu’il était.
C’est lui permettre de continuer à être nécessaire.
Et cela nous oblige aussi à regarder le public différemment.
Parce qu’après les guerres, les crises économiques, le Covid, l’explosion du port, les départs…
les gens ont changé.
Leur rapport au temps a changé.
Leur rapport à l’argent a changé.
Leur manière de sortir a changé.
Leurs habitudes ont changé.
Nous ne pouvons pas leur proposer exactement les mêmes choses, exactement de la même manière, et nous étonner ensuite qu’ils ne réagissent plus comme avant.
Normalement, une institution culturelle fait des plans à trois ans.
À cinq ans.
Ici aussi, nous avons des projets et des ambitions.
Mais souvent, au Liban…
le long terme, c’est la semaine prochaine… et encore… je suis optimiste!
On peut préparer une programmation pendant des mois et devoir tout remettre en question en quelques jours.
Changer les horaires.
Reporter un spectacle.
Réduire un budget.
Réorganiser une équipe.
Trouver une autre façon de produire.
Et parfois, tout simplement se demander :
« Est-ce qu’on ouvre demain ? »
À ce moment-là, la transformation n’est plus une belle idée théorique.
Elle devient très concrète.
Comment continuer à faire du théâtre quand les conditions qui permettaient de le faire hier n’existent plus aujourd’hui ?
Comment garder les artistes ?
Payer les équipes ?
Maintenir des prix accessibles ?
Comment demander à un public de venir au théâtre quand il a parfois des urgences beaucoup plus immédiates ?
Il faut sans cesse réinventer notre manière de travailler.
Mais je voudrais être prudente avec un mot que l’on utilise énormément au Liban :
la résilience.
On nous dit souvent… tout le temps…que nous sommes résilients.
Que les artistes libanais sont extraordinaires parce qu’ils continuent.
Que malgré tout, les lumières se rallument.
C’est vrai.
Et j’en suis fière.
Mais à force de célébrer notre capacité à nous adapter, on risque presque d’oublier une chose :
nous ne devrions pas avoir à nous adapter à tout.
La transformation n’est pas toujours une victoire.
Elle est parfois simplement une nécessité. Et parfois même une perte.
Mais cela ne veut pas dire que tout va bien.
Cela veut simplement dire que nous refusons de disparaître.
Je crois qu’il faut vraiment éviter de romantiser la difficulté.
Créer dans la crise n’est pas plus beau que créer dans la stabilité.
Un artiste ne devrait pas avoir besoin d’une guerre pour être créatif.
Un théâtre ne devrait pas avoir besoin d’une catastrophe pour prouver qu’il est vivant.
Nous préférerions tous avoir le luxe de planifier.
De savoir qu’un spectacle annoncé aura bien lieu.
De penser à trois ans sans préparer en permanence un plan B, un plan C…
et parfois un plan Z.
Mais puisque la réalité est celle-là, nous nous transformons.
Et cette transformation forcée nous oblige aussi à revenir à l’essentiel.
Quand on ne peut plus tout faire… qu’est-ce qu’on choisit de garder ?
Pour moi, la réponse est assez claire.
Les artistes.
Le public.
La rencontre.
La possibilité de créer.
De parler.
De rire aussi.
Et de maintenir un lieu où des gens peuvent encore se retrouver.
Le théâtre ne va pas arrêter une guerre.
Il ne va pas régler une crise économique.
Il ne va pas faire disparaître les divisions d’une société.
Il ne remplacera jamais les décisions politiques ou les institutions.
Il faut être lucide là-dessus.
Mais il peut faire autre chose.
Il peut nous empêcher de nous habituer complètement à la violence, à l’injustice, à la peur, à l’absurde.
Parce que c’est peut-être cela, le vrai danger :
finir par trouver normal ce qui ne devrait jamais le devenir.
À force de voir les mêmes images, d’entendre les mêmes nouvelles, de vivre dans l’urgence, on finit parfois par se protéger.
On regarde moins.
On ressent moins.
On passe à autre chose.
Le théâtre peut casser cette habitude.
Il peut reprendre une réalité que nous pensions connaître et nous la remettre devant les yeux autrement.
Il peut redonner un visage à ce qui était devenu un chiffre.
Une voix à ce qui était devenu une information.
Une histoire à ce qui était devenu une statistique.
Et soudain, quelque chose nous atteint à nouveau parce qu’on ressent davantage.
Le théâtre peut aussi créer un espace où l’on continue à se parler quand tout pousse à ne plus s’écouter.
On peut être en désaccord.
On peut sortir d’un spectacle dérangé, bouleversé, parfois même en colère.
Mais quelque chose a circulé.
Une question a été posée.
Un point de vue a été entendu.
Une émotion a été partagée.
Et cela aussi est une forme de résistance.
Résister à l’indifférence.
Résister au cynisme.
Résister à l’idée que plus rien ne peut nous toucher. Je ne crois pas que le théâtre sauve le monde.
Mais je crois qu’il peut nous empêcher de devenir complètement insensibles au monde.
Il peut créer de la beauté au milieu du chaos.
Il peut nous faire rire au moment où nous pensions ne plus en avoir envie.
Il peut créer du lien là où tout pousse à la séparation.
Et pour moi, c’est déjà immense.
Peut-être qu’au fond, toutes les transformations dont nous parlons aujourd’hui se rejoignent là.
Transformer un spectateur, ce n’est pas en faire quelqu’un d’autre.
C’est déplacer un peu son regard.
Transformer un théâtre, ce n’est pas effacer son histoire.
C’est lui permettre de rester vivant et nécessaire.
Sortir le théâtre de ses murs, ce n’est pas abandonner la salle.
C’est comprendre que la rencontre peut avoir lieu ailleurs aussi.
Et se transformer face à la crise, ce n’est pas forcément devenir plus fort.
C’est décider ce que l’on refuse de perdre.
Alors oui, le théâtre peut changer.
Nos lieux peuvent changer.
Nos pratiques peuvent changer.
Nos habitudes peuvent changer.
Mais il y a une chose que je voudrais absolument préserver :
cette présence humaine.
J’ai trouvé une phrase qui résume assez bien cette idée :
La guerre ne démocratise pas le théâtre parce qu’elle aime la culture. Elle le démocratise parfois parce qu’elle fait tomber ses murs.
Mais peut-être que notre responsabilité aujourd’hui est justement de ne pas attendre une nouvelle crise pour faire tomber ces murs.
Nous pouvons les ouvrir nous-mêmes.
Pour moi, le théâtre, c’est cela.
Un lieu vivant.
Un lieu libre.
Un lieu qui rassemble sans demander à tout le monde de penser la même chose.
Un lieu qui peut sortir de ses murs sans perdre son âme.
Un lieu capable de changer sans se perdre.
Et surtout…
un lieu où la transformation reste toujours possible.
Josyane Boulos
Salon Du Livre Beyrouth
Dimanche 11 Octobre 2026
