samedi 12 juillet 2014

RENCONTRE DANS UN PUB

Photo Josyane Boulos- Londres
Elle venait très souvent dans ce pub. Les propriétaires étaient des amis et elle s'y sentait chez elle. Elle connaissait tous les clients, des habitués. Une ambiance bon enfant, sécurisante.
Et puis un soir, elle le vit. Un nouveau. Un sourire à faire fondre l'iceberg du Titanic. Eye contact. Sourires partagés. Frisson dans le dos. Plus précisément au bas de la nuque. Elle était avec ses copains. Rien de plus ce soir-là.
Vendredi soir. Il était là. Quand ils se virent, leurs sourires illuminèrent les lieux. Bizarrement, elle n'osa pas faire le premier pas. Ils se contentèrent de regards volés, de frémissements cachés.
En quittant, elle demanda au proprio de l'avertir la prochaine fois qu'il viendrait. Elle viendrait aussi. Seule.
Mardi soir. Whatsapp: « Il est là. Seul. Il n'arrête pas de scruter la porte. »
Elle n'a jamais conduit aussi vite.
Il était assis au bar comme d'habitude. Elle s'approcha.
-« Je peux? » demanda-t-elle en indiquant la chaise près de lui.
-« Je n'attendais que ça »
Ils bavardèrent longtemps. Une multitude de sujets qui les intéressait tous les deux.
Et puis elle sentit qu'il allait lui poser la question. Elle en était même sure.
- « Quel âge tu as? »
Bingo... ça ne ratait jamais - elle faisait bien plus jeune que son âgé, malgré son expérience de la vie... Ou peut-être à cause (grâce?) d'elle. Jouerait-elle la coquette et répondrait "l’âge qui te plait?" Ou lui dirait-elle la vérité?
Elle le regarda ... Non, ce mec lui plaisait vraiment. Elle opta pour la vérité.
-« 50 ans… » « Mon Dieu, pensa-t-elle, qu'il ne réplique pas avec un "incroyable tu fais plus jeune et blablabla..., je serais terriblement déçue."
Il se contenta de la regarder longtemps avec un sourire en coin.
- « Quoi? » ne put-elle s'empêcher de demander
- « Rien. Tu es belle. »
Elle sentit son coeur toucher le plafond et revenir à sa place. Peut-être même, pas tout à fait à sa place...

samedi 14 juin 2014

JE M'EN FOOT!!

           
   
Emission Malaeb 1982 - Tele-Liban. Présentée par Jean-Claude Boulos et Josyane Boulos
Quand un homme bien éduqué devient en un instant vulgaire et même franchement ordurier, sans pour autant être au volant de sa voiture, c'est qu'il regarde un match de football. Dès qu'il est question du ballon rond, l'Homme devient un grand môme dans un corps d'adulte. Vous n'avez pas vraiment un  parti pris contre ce sport. Mais quand vous remarquez les métamorphoses que le foot occasionne à votre compagnon, vous ne pouvez pas vous empêcher de réagir. C'est fou ce qu’un carton rouge (celui du stade!) peut transformer l'homme tranquille de votre vie en énergumène délirant. Lui et sa bande de copains venue en renfort avec canettes de bière et cochonnailles  hurlent en choeur "Mort à l'arbitre " , " Sale traitre" et " Vendu"  à tout bout de champ. Evidemment quand c'est le tour de l'équipe adverse d'écoper, la bande exulte, applaudit  et s'époumone en GOOOOOOOALS jouissifs qui ont le don de réveiller bébé qui venait juste de s'endormir ou encore de faire rappliquer la mémère du dessus qui n'arrive plus à écouter son turc favori.

Il y a le Mondial, l'Euro, la Coupe des Coupes et les Championnats du Liban. On peut bien sûr citer la Formule 1, le tennis et le basket mais le foot remporte le premier prix, la palme d'or et même le prix spécial du jury. Essayez de déplacer un fou de foot de devant son écran le soir d'un Brésil-Allemagne, d'un France-Italie ou d'un Hikmeh-Nejmeh.
" Chéri, c'est un match décisif, mythique!! Tu comprends, le monde entier attend une  rencontre de ce calibre depuis des mois !", " Tu veux dire les hommes du monde entier, mon chou, parce que franchement, je préfère mater Brad!"; " Cantona est très sexy en short et ce n'est que tous les 4 ans qu'il y a Mondial". Simple calcul: le mondial c'est minimum 22 jours soit plus ou moins 2800 minutes (sans les prolongations), ajoutez les autres rencontres au sommet de chaque année, ça fait beaucoup de soirées! Mais inutile de discuter. Il vaut mieux profiter de ce décrochage momentané de l'Homme de la réalité qui l'entoure pour organiser des soirées entre filles et ... se laisser gentiment draguer par des fans de basket!!!

Bien sûr il vous est arrivé de suivre un match avec l'Homme et ses copains. Les copains sont indispensables pour ce genre d'évènement. On ne regarde pas un match de foot en amoureux. C'est  trop calme, trop triste. Et puis la Femme ne reconnait pas Cantona (Eric) de Cantona (son frère), ni Ronaldo Un de Ronaldo Deux Elle ne fait pas la différence entre un corner et un coup franc. Alors pendant tout le match, l'Homme doit expliquer les tactiques de génie de l'entraineur et les erreurs flagrantes de l'arbitre "clairement à la solde des autres". Quand au terme de 15 minutes d'explications sur fond de commentaires excités, vous confondez encore out et hors-jeu, l'homme abandonne! Si vous n'arrivez pas à comprendre ce jeu " d'adulte " qu'est le foot, vous êtes déclarée irrécupérable. Mais il faut avouer que vous avez souvent été admirative: votre mari, qui oublie toujours d'acheter le pain, peut vous dire sans hésiter quel était le score du match Allemagne - Pays-Bas qui a eu lieu à Munich en 1974, qui a marqué le but décisif. Et à quelle minute.  Faites- lui passer le test !



Réponse : 2-1 pour l'Allemagne, Gerd Muller, 43ème minute

 Josyane Boulos
Ecrit en juillet 97
Carton rouge Hors-série Homme (Femme Magazine)

jeudi 20 février 2014

LA FEMME QUI MARCHE DANS HAZMIEH

Photo Josyane Boulos

Je la croise tous les jours. A n’importe quelle heure. Par n’importe quel climat. Que je sorte de chez moi, que je revienne chez moi, que j’aille faire des courses.

Moi au volant, elle à pied.

Inlassablement elle marche. Depuis des années elle arpente les rues avec sa canne à la main d’un pas énergique, des jambes élancées à rendre jaloux n’importe quel top modèle. Parfois elle fait les poubelles. Ce doit être sa pause avant de reprendre sa marche.

Je n’ai jamais voulu l’arrêter pour lui demander qui elle est ? D’où elle venait ? Et pourquoi elle marchait autant ? Je sens que ce serait une intrusion à sa liberté. A son vagabondage sans but.

Quand je la vois marcher les yeux dans le vague, slalomant entre les trous et les voitures mal garées, ignorant les klaxons et la pollution, j’imagine qu’elle élimine dans sa tête le béton, l’asphalte, les immeubles, la ferraille, le bruit et qu’elle les remplace tous les jours selon son humeur, par des paysages sereins, des montagnes enneigées, des forêts luxuriantes, des jardins fleuris, des plages au sable blanc, des steppes arides et des déserts torrides.

Je marche seul
Dans les rues qui se donnent
Et la nuit me pardonne, je marche seul
En oubliant les heures,
Je marche seul
Sans témoin, sans personne
Que mes pas qui résonnent, je marche seul
Acteur et voyeur
 (Jean-Jacques Goldman)

Inlassablement elle voyage.

Loin de nous, loin de tout. Loin du web, loin du cellulaire, loin de la télé, loin des médias, loin des barbus et des tondus.

Libre.


jeudi 16 janvier 2014

BOMBE NUCLEAIRE...



La plus belle invention du siècle (enfin du 20eme) c’est Internet et avec lui le chat qui nous garde en contact avec les gens qu’on aime, puisque la moitié est partie ailleurs vivre tranquillement.
Parce que depuis un moment, nous Libanais vivons dans l’angoisse d’une voiture piégée. Que dis-je! de plusieurs! Un moment? Je suis optimiste… une vie plutôt ! Les malls sont désertés, les embouteillages plus légers (sauf quand les journaliers de l’EDL bloquent la voie rapide de Daoura…), les boutiques vides même en période de soldes… Bref un poids lourd sur nos épaules et forcément une atmosphère de légère déprime dans l’air.
Donc le Chat. Un souffle. On peut se plaindre sereinement à ceux qui n’ont pas les mêmes angoisses que nous. Extrait d’une conversation avec un excellent ami qui vit a Dubaï, banlieue de Beyrouth ;) 

-        hello habibi!! Comment vas-tu?
-        Ca va et toi? Tout roule à Dubaï?
-        Oui, oui ca va
-        Au boulot je suppose?
-        Oui absolument
-        Moi je suis encore au lit…
-        A cette heure ci?
-        Oui… je deviens de plus en plus paresseuse. Plus la patience de rien ni de personne.
-        C’est horrible a Beyrouth n’est ce pas?
-        La même merde depuis toujours. Tout le monde prétend que ca ira, ca va, on met nos masques et on survit… Tout est faux…
-        Et la solution est?...
-        Une bombe nucléaire?
-        Ha ha ha , NOOOOO. Les bons et les mauvais partiront…
-        Alors la solution : Un gouvernement pacifique et démocratique en Syrie, la paix avec Israël, la création d’un état palestinien, le retour des palestiniens chez eux, le retour des refugies syriens chez eux, un gouvernement libanais laïque et libre, des institutions non corrompues, pas d’autre armée que l’armée libanaise.
-        Aha… je dirais que tu as raison : bombe nucléaire…

mardi 1 octobre 2013

LE PETIT VIEUX DE SODECO



 
Omar

Un petit Village

Sama Beirut vu du "Village"


Il s’appelle Omar. D’un âge indéfini. Il habite un coin de village à Sodeco, en plein jungle urbaine. Un petit village au fond d’une impasse, oublié par les promoteurs avides de destruction et de « moderne ».

Je suis née à Sodeco. Avant la guerre dite civile. J’y ai connu les francs-tireurs, les abris, les soldats de tout bord, la peur mais aussi l’amitié, les fous-rires, la solidarité.
Au bas de « mon » immeuble, (que nous avons déserté en 1982), il y avait une pâtisserie. « La Pauline ». Je n’ai jamais su pourquoi ce nom. Le pâtissier y vendait de délicieux « Atayef ».  Aucun des 3 n’existe plus.

Dans cette impasse donc, habite Omar. Et mes bureaux sont juste à côté. J’ai pris l’habitude de me garer dans ce petit coin tranquille.
Un jour, curieux, Omar m’adresse la parole.
- Tu habites dans le coin ? 
- Non, je travaille juste à côté. Mais j’ai longtemps habité ici. Je ne sais pas si tu te rappelles, l’immeuble ou il y avait la pâtisserie la Pauline ?
- Bien sur que je me rappelle. Elle appartenait à mon frère Hafiz.
- Quelle coïncidence ! Comment il va ton frère ?
- Il est mort dans les années 90. Dans son sommeil.

Et pendant 5mn, me parle de son frère et des souvenirs de guerres dans le coin. Et puis :
-       Tu es la fille de qui toi ?
-       Jean – Claude Boulos. Tu connais ?
-       Qui ne connaît pas ! Un grand grand homme. Il était très ami avec mon frère Hafiz. Que Dieu ait leurs âmes.

Je vois en écrivant le sourire de ma mère. Mon père était ami avec tout le monde, et depuis son décès, il a encore plus d’amis.

Et depuis cette conversation, nous sommes devenus « amis» Omar et moi.

Si pour une raison quelconque (voyage, manque de place…) je ne me gare pas dans l’impasse pendant quelques jours, il m’accueille avec un :
-       Hamdellah al salamé ! Où tu as disparu ? Allah Yer7am bayek (que Dieu ait l’âme de ton père). On en fait plus des comme ça ! C’était un grand ami de mon frère.

Immanquablement, l’accueil est le même. Et j’adore. Et immanquablement il enchaine sur le chantier du gratte-ciel « Sama Beirut » qui fera 50 étages. Juste en face du petit village.

-       Jusqu’où tu crois qu’ils vont arriver ?
-       Jusqu’au ciel, je réponds à chaque fois. Et à chaque fois il rit. Et ca me met de bonne humeur.

Et Omar n’est pas con. Omar a son avis à dire. Quand les « choses » vont mal au Liban (donc souvent), il y va de son : « Nous aurions du rester sous mandat français. Nous sommes trop nuls pour gouverner tout seul. Nous aurions été tous français, plus besoin de visa, et moi j’aurais parlé français comme un belbol (Belbol=moineau, expression libanaise voulant dire exceller dans la langue)

Je souris. Ceci dit, vu son âge, il aurait pu apprendre la langue à l’époque… surtout que selon lui son père aurait rencontré De Gaulle et aurait travaillé pour je ne sais plus quel officier ou diplomate français.

Et un jour, j’ai vu Omar faire les poubelles du quartier. Ca m’a fendu le cœur. Le lendemain, ne voulant pas lui donner de l’argent pour ne pas le blesser,  je lui demande si je pouvais faire quelque chose pour lui.  Immédiatement il me répond : « je voudrais des vêtements et des chaussures de chez ton père, Allah Yerhamo, on n’en fait plus des comme lui »
Il en a récupéré un tas…

Et ce matin, en me garant, sous ses directives bien précises, je me suis dite « je vais parler de lui dans mon blog.»
Après avoir salué l’âme de mon père et les hauteurs du gratte-ciel, je lui demande si je peux le prendre en photo. Tout excité, il accepte. Il reprend sa place sur le perron sur une chaise qui doit avoir son âge et me souris.
Je lui montre sa photo sur mon IPhone et il me sort une perle.
-       C’est incroyable ces machines. Toutes faites à l’étranger, tu sais. Et nous tout ce qui nous importe c’est de savoir si nous sommes chrétiens ou musulmans, sunnites ou chiites. Nuls je te dis, nous sommes nuls ! On n’arrivera nulle part. Rien que des incapables.

Omar, je t’adore. Je te souhaite une très longue vie à observer les étages qui poussent du gratte-ciel de Sodeco.