vendredi 10 avril 2015

LE 13 AVRIL 1975

Ma soeur et moi sur notre balcon à Sodeco
(bad) english version below

Le 13 avril 1975,  nous étions  en famille à Himlaya, dans la montagne libanaise chez Fouad et Monique Haddad. Nous célébrions les 41 ans de papa. Les détails de la journée se sont enfuis de ma mémoire.  Et mes parents ne sont plus là pour m’en rappeler. Mais je suis certaine que Fouad a du prendre un tas de photos, Papa a du faire un milliers de calembours, Monique nous faire faire des dessins, Maman grimper et courir partout avec nous. Je suis sûre aussi que nous avons du cueillir du thym dans les champs encore vierges d’immeubles hideux, jouer à chambre noire dans la chambre de Robert, et se tenir la main en regardant Sannine en se disant que ce serait chouette si toute la vie était comme ce dimanche-là.  Nous ne savions pas encore, vu que les cellulaires n’existaient pas et que nos parents n’avaient pas encore pris l’habitude d’écouter les nouvelles à la radio. Nous ne savions pas encore que notre vie serait finalement comme ce dimanche là, pas celui de Himlaya, mais celui crée de toutes pièces à Ain el Remmaneh.

Si je ne me rappelle pas les détails de la journée, je n’oublierais jamais,  ceux de la nuit. Vers la fin de l’après-midi, nous avons senti nous les enfants, au milieu de nos cris d’allégresse, le vent de panique qui a soufflé sur nos parents. Je ne sais pas comment ils ont su « que ça allait mal en ville. » A une vitesse incroyable, tout fut rangé, lavé, fermé, bouclé et nous, fourrés dans les voitures avant même d’avoir eu le temps de seriner le traditionnel « encore 5 minutes s’il te plait maman !» Les 2 voitures se sont suivies, les Haddad habitant dans le même quartier que nous, à Sodeco, future ligne de front.

Les rues de Beyrouth étaient désertes. Arrivés chez nous, nous fûmes accueillis par des jeunes gens armés jusqu’aux dents. Ce n’étaient pas des soldats. Ils étaient habillés en civil. Ils nous font de grands signes de la main et nous conseillent de garer dans une ruelle. « A cause des francs-tireurs » hurla l’un. « Ne vous approchez pas des fenêtres ni des balcons et cachez les enfants » cria un autre,  « n’allumez pas les lumières des chambres donnant sur la rue.» Nous avons rasé le mur du terrain vague qui côtoyait notre immeuble. Nous sommes arrivés dans notre appartement le cœur battant. J’avais peur. Et c’est à ce moment que j’ai entendu les premiers coups de feu de ma vie. Depuis je suis devenue experte des sons que font les armes. Du M16 au Kalachnikov, du RPG à l’horriblement célèbre Orgue de Staline…
Les voisins allaient et venaient dans la cage d’escaliers. Les jeunes miliciens aussi. Ils montaient au toit de chez nous « parce que bien situé »… Papa et maman nous ont fourrés dans la chambre de bonne. La seule pièce dans l’appartement qui ne donnait pas sur la rue. Je me rappelle que je tremblais comme une feuille et que j’ai été prise d’une quinte de toux interminable. Ma première toux de stress… Il y en a eu depuis !… Pour nous aider à dormir Maman nous fit avaler une double dose de Campho-pneumine, un médicament pour la toux un tantinet soporifique, comme par hasard. 
Le lendemain, nous n'avons pas été à l'école. Le premier "pas d'école aujourd'hui" qui sera suivi de centaines d'autres... 

Des histoires de guerre nous pouvons tous en raconter des milliers. Et nous devrions le faire au lieu de prétendre que rien ne s'est passé. 40 ans après ni guerre, ni paix. 40 ans après, nous n'avons toujours pas ce fait travail de mémoire tellement essentiel à notre survie.


13 avril 75,  mon père avait eu 41 ans. J’avais 12 ans et 5 mois.  Je ne savais pas encore que c’était le dernier jour de mon enfance.  Je ne savais pas encore que je ne connaitrais jamais la paix. La vraie.


Josyane Boulos

ENGLISH VERSION 


April 13, 1975, we were celebrating my Dad’s 41 birthday in Himlaya in the Lebanese mountains at Monique and Fouad Haddad’s. The details of that day have vanished from my memory. And my parents are not there anymore to remind me. But I'm quite sure that Fouad took bunch of pictures, Dad made a thousand puns, Monique made us draw the nature around us, and Mom must have played and run with us. I am sure also that we have picked thyme, played hide and seek in Robert’s room and hold hands while looking at the Sannine peaks and thinking that it would be nice if all our lives would be like that Sunday. We did not know yet, as cellphone did not exist and that our parents had not yet become accustomed to listening to the news on the radio. We did not know yet that our lives would ultimately be like that Sunday, not the Himlaya one but the one created from scratch in Ain el Remmaneh.
If I do not remember the details of the day I will never forget those of the night. Late in the afternoon, we felt, us the children, despite our happy shouting, the panic that swept our parents. I do not know how they knew that "something was wrong in the capital." At an incredible speed, everything was tidy, washed, closed and we were crammed into the cars before we had time to repeat the traditional  " 5 more minutes please mom! " The two cars followed each other, the Haddad living in Sodeco, the same neighborhood as us, the future front line.  Beirut's streets were deserted. Arriving home, we were greeted by young men armed to the teeth. They were not soldiers. They were dressed in civilian clothes. They made big arm signs and advised us to park the cars in an alley. "Because of snipers" yelled one. "Stay away from windows or balconies and hide the children," shouted another, "Do not turn on the lights of the rooms overlooking the streets." We walked very close to the wall of a wasteland next to our building.  My heart was pounding fast till we arrived to our apartment. I was scared. 
And that's when I heard the first gunshots of my life. Since then, I became an expert in weapons sounds from M16 to Kalashnikov; from RPG to the horribly famous Stalin Organ ... The neighbors came and went in the stairwell. Young militiamen too. They climbed to the roof at home "because it is well located..." Mom and Dad have squeezed us in the maid room. The only room in the apartment that didn’t face the street. I remember I was shaking like a leaf and I start coughing like crazy. My first stress cough ... There has been so many since! ... To help us sleep Mom made us swallow a double dose of Campho-pneumine, a medicine for coughs slightly soporific. The next day we were not sent to school. The first "no school today," to be followed by hundreds of other ...  
War stories… we can all tell thousands of them. And we should do that, instead of pretending that nothing happened. 40 years after: no war, no peace. 40 years later, we still did not do this l “travail de mémoire” so critical to our survival.  

April 13, 1975, my father celebrated his 41 years. I was 12 years and 5 months. I didn’t even know it was the last day of my childhood. I didn’t know that I would never live in peace. True peace.




Josyane Boulos 

jeudi 2 avril 2015

BANJOURAYN ET CHEWING-GUM

Caricature : Garagotte

On dit que c'est le patron qui fait la secrétaire. C'est lui qui la choisit pour son efficacité, son incapacité ou juste pour ses beaux yeux. À travers les réseaux interurbains, elles sont la façade de l'entreprise où elles travaillent. Leur comportement au téléphone peut dire beaucoup sur leur employeur: efficace : le patron est pro ;  nonchalante: le patron est mou; agressive: le patron lui permet tout; trop sensuel: le patron se permet tout ! 

Au téléphone, rien qu'à la façon dont certaines disent ALLO, le résultat est celui qu'on attend. Voici une rapide compilation, tirée du quotidien … (histoires vraies... pimentées!)
  • “Bonjour."
Un inévitable “Banjourayn” à l’accent chewing-gum retentit dans mon oreille.
Ça commence mal! En appelant cette institution bien connue, je m’attendais à un accueil un peu plus correct.  Comme la conversation est déjà entamée, j’enchaîne: 
  • “Je voudrais parler à Monsieur W.G, s'il vous plait"
  • “Eh aayné (le droit) qui parle? "
  • “Josyane Boulos." 
  • “Eh, il n'est pas la aayné (le gauche cette fois). Vous voulez laisser un message ou il y a quelque chose entre vous et lui?”      (son d’un Clorets vivement massacré)
Excédée, je réplique: “Non, ma chérie, entre lui et moi il n'y a rien, du moins pas encore". Décontenancée, cette jeune dame se perd en explications vaseuses et mélange les ayné, habibté et autre tekbriné. Vous laissez votre numéro et raccrochez. Ne vous attendez pas à être rappelée. Ce n'est pas le travail de cette jeune femme qui n'est là que pour trouver le mari idéal. Je parie que son patron ne se prive d'ailleurs pas d'interpeller tous ses clients et relations de "habibé" hypocrites.

Autre genre, autre désastre: celle qui aimerait bien être à votre place, ou à celle de la femme du patron. D'ailleurs il suffirait de peu pour qu’elle postule à remplacer le boss lui-même...
  • ·       Elle: Alluuuuu
  • ·       Moi: “Bonjour, Monsieur D. s'il vous plait."
  • ·       “Il n'est pas là pour le moment. C'est urgent? Parce que si c'est urgent, je sais où le trouver, je peux vous “transfèrt” à sa voiture. "
  • ·       “Nous n'allons pas le déranger. Dites-lui seulement que j'ai appelé, je suis Josyane Boulos. "
  • ·       “Un message? "
  • ·       “Non, c'est personnel"
  • ·       “Ça va Madame vous pouvez me dire, je suis au courant de tout ce qui est personnel”.
Non mais quel toupet! Franchement, en réaction à une réponse pareille peut-on ne pas se poser des questions disons...malsaines? Est-elle payée par son patron pour faire dactylo ou psychothérapeute? Les relations d'affaires ne sont pas sensées savoir qu'en insistant un peu, la secrétaire peut raconter les déboires d'un chef trop expansif.

Et puis il y a les curieuses qui veulent tout savoir:
  • ·       " Je voudrais parler à Monsieur R. "
  • ·       “Qui est à l'appareil?”
  • ·       “Mme Boulos."
  • ·       “De quelle compagnie?”
  • ·       “Les ménagères en colère"
  • ·       « Il vous connaît ? »
  • ·       « Oui »
  • ·       « Vous êtes dans nos fichiers ? »
  • ·       « Je n’en sais rien ! »
  • ·       “C’est à quelle sujet?”
  • ·       “J’ai un projet à lui proposer”
  • ·       “Quel projet?”
A ce moment, me prend l'envie urgente de lui répondre:   " Je veux coucher avec lui, vous me le permettez?” mais je me contente d'essayer de savoir s'il est présent.
“Non, appelez un autre jour." 

Bon, je crois que je vais prendre une semaine de vacances !


Josyane BOULOS

mardi 17 mars 2015

LA CALL-GIRL, L'ARISTOCRATE ET LA FEMME VOILEE

Toile de Brigitte du Merac

Sur le Boulevard du Monde, quelque part là-bas, 3 femmes se rencontrent dans un café. Une call-girl très anglophone, une aristocrate très francophone et une femme voilée très arabophone. Les trois femmes étaient riches. La call-girl s'était enrichie à la sueur…disons de son front à force de conquérir des hommes, l'aristocrate par héritage et la femme voilée grâce au pétrole. Elles étaient là à discuter de choses et d'autres, de la mode, de la cuisine et de la paix dans le monde.

La call-girl :  Dites, qui pensez vous gagnera l'Oscar du meilleur film cette année?
L'aristocrate: Tu vis où toi? Tu ne vois pas ce qui se passe dans le monde? Qui se fiche des oscars quand des centaines d'enfants peuvent mourir?  
La call-girl:  Oh! Tu sais au moment des oscars, la guerre sera finie et une nouvelle démocratie verra le jour
La femme voilée:  Ah bon? Et tu y crois toi? Cite-moi une guerre qui a instaurée une démocratie.
La call-girl: Euh… je ne sais pas, mais tu verras ce sera une guerre propre
L'aristocrate: Ce sera une guerre propre? Parce que tout le monde s'en lavera les mains aprés?
La call-girl: Mais non, tu verras, ce sera mieux, toute cette région pourra enfin vivre comme nous.
La femme voilée: Mais je n'ai aucune envie de vivre comme toi, moi. J'ai mes traditions, ma culture et j'en suis fière.
L'aristocrate, s'adressant à la call-girl: Et les droits de l'homme tu en fais quoi? La liberté de choisir sa façon de vivre?
La call-girl: Les quoi?
L'aristocrate: Tu sais ce concept crée il y a quelques siècles et que les Nations Unies défendent
La call-girl: Les Nations qui?
La femme voilée:  Il n' y a pas de plus sourd que celui qui ne veut pas entendre.
La call-girl: De toutes façons, chez nous on ne risque rien, c'est ma psychanalyste qui m'a dit qu'il ne faut pas que je me fasses du souci, que je continue ma routine, que je ne pense pas qu'il y a partout des fous qui vont commettre des actes terroristes contre moi, que j'ai plus de chance d'avoir un accident de voiture que de mourir dans un acte terroriste
L'aristocrate, ironique: C'est vrai, tu es vraiment trés chanceuse!
La femme voilée:  Tu as pensé à la peur et aux horreurs que vont vivre les victimes civils de cette guerre?
La call-girl: Les armes modernes sont tellement sophistiquées que seuls les méchants seront atteints.
L'aristocrate: Mon Dieu, ce que tu es niaise. Et qui te racontes ces histoires qu'il n' y aura pas de victimes innocentes?
La call-girl: Ben, les médias bien sûr
La femme voilée:  CNN et Fox Tv quoi?
La call-girl:  Bien sûr, pourquoi il y en a d'autres?
L'aristocrate:  Dis-moi, Call-girl, tu ne trouves pas que tout ça est un peu trop mis en scène, on dirait un film hollywoodien, avec les musiques, les beaux soldats, les discours larmoyants, les images clean.
La call-girl: Mais je pensais que c'était un film!

La femme voilée: Et bien ma Chérie, tu l'as ton gagnant aux Oscars!

Josyane Boulos

mercredi 4 mars 2015

LE 50ème VOYAGE... HOMMAGE A JCB, MON PERE.

Jean-Claude Boulos


“Seul!"
C'est le dernier mot que j'ai entendu de mon père qui refusait de l'aide pour accomplir une petite tâche. Grand jusqu’au bout.
Quelques heures plus tard,  juste après minuit, je recevais le coup de fil fatidique...
Le lendemain, j’avais écrit et lu ce texte en clôture de ses funérailles.

A PAPA,
Lu en clôture de la messe de funérailles le 5-03-12

Depuis quelques jours déjà cet hommage trotte dans ma tête. Depuis que les médecins nous ont avertit que la santé de papa s’était détériorée,  je l’ai écrit dans ma tête. Je pensais que je l’avais cet hommage. Et puis Papa est parti. Et un flot d’amour nous a envahit, maman, mon frère, ma sœur, nos enfants et toute la famille. Un amour incommensurable. Qui m’ont fait comprendre que Papa n’était pas juste pour nous. Papa c’est aussi Jean-Claude Boulos. Un géant. Je pensais, peut-être naïvement que nous les 3 enfants et puis les 6 petits-enfants, avions le privilège immense et unique de nous épanouir à son ombre. Après son départ, je me suis rendue compte que papa ne nous appartenait pas. Et que des milliers s’étaient épanouis sous son ombre. Des étudiants, des collègues, des spectateurs et bien sur des amis. Les messages qui nous sont arrivés par tous les moyens technologiques modernes nous ont prouvé, même si nous n’en avions pas besoin, qu’être la progéniture de ce géant était un cadeau du ciel, une chance inouïe. Il nous a donné plus que de l’amour. Il nous a accompagné. Montré le chemin, ouvert les voies, encouragé et nous a appris le véritable sens du mot Liberté, tout en restant un homme humble et d’une profonde humanité.

Depuis hier, Le Liban est orphelin d'une de ses plus belles âmes. C’est une intelligence vive, un humour irrésistible, une culture sans frontières,  et un coeur en or qui nous quitte.

Papa a visité 49 pays différents. Son désir ces dernières années était d’ajouter une 50ème destination. La voilà. Un voyage vers l’inconnu, peut-être le plus formidable des voyages puisque personne n’en revient. Il s’en est allé faire la fête, inventer des jeux de mots et amuser tout le Paradis qui a bien de la chance aujourd’hui.

C’est beau une vie comme celle de Jicébé. Une vie remplie jusqu’à la dernière minute qui laisse un souvenir indélébile. Une vie où on ne regrette rien puisqu’on a accomplit ce qu’on voulait et qu’on part la tête haute, la conscience tranquille.

Je sais que ce n’est pas coutume- il n’a jamais rien fait comme les autres- mais je sais aussi que ce que je vais vous demander fera de lui le plus heureux des hommes. Ce serait formidable – un adjectif qu’il adorait – qu’il parte sous vos applaudissements, une standing ovation en hommage à cet amoureux de la scène, à ce géant.

Josyane Boulos