vendredi 4 août 2017

ALLEZ! A L'EAU!


“Le soleil donne la même couleur aux gens” dit Laurent Voulzy dans sa chanson. Oui, surtout en Août et au bord d’une piscine où la compétition pour le plus beau bronzage est continuellement en cours. C’est à celle - et celui les hommes sont autant concernés que les femmes -  qui aura la couleur la plus uniforme, à grand renfort de crème, d’huile et de gels, quand on n’a pas sa propre recette miracle qui nous vient d’une lointaine tante, cousine ou grand-mère. D’ailleurs dès les premiers rayons de soleil du printemps, on se jette sur la terrasse de l’immeuble pour être la première bronzée: il est quand même inconvenant de parader toute blanche en maillot!
Puisque pendant tout l’été le soleil est au rendez vous, les réflexions sur la couleur remplacent rapidement celles classiques sur le temps. Comme le “Chou, bien bronzée…” qu’on lance envieuse le lundi matin à la collègue du bureau qui a passé son dimanche à la plage, alors que vous avez passé le votre chez vos beaux-parents, ou le “Yayy comme tu es encore blanche” qui vous claque au visage parce que, submergée de travail vous n’avez pas encore eu le temps de batifoler dans l’eau super-chlorée de la piscine. Avez-vous remarqué d’ailleurs que nous avons tendance à dire: je vais à “la plage” ou à “la mer” même quand on se contente de la surface bétonnée du bord de la piscine?

Avant d’arriver à la piscine, il faut d’abord avoir acheter un maillot. Et tout le monde sait qu’il n’y a rien de plus horriiiiiible que d’essayer un nouveau maillot sur une peau encore laiteuse. Mais il faut prendre son courage à deux mains, parce qu’il n’est pas question d’être vue au Sporting, au Saint Georges, à Rimal ou au Miramar  avec le même bikini que l’an dernier. Celui de l’an dernier on le laisse pour Tyr ou Enfeh, en “province”, parce qu’il y a le sable et puis c’est décontracté là-bas. 

En enfilant le maillot, vous découvrez avec horreur que ces 2-3 kilos pris en hiver sont flagrants. C’est la déprime immédiate. Et vous commencez un régime le jour même. Le plus draconien possible et vous mettez un point d’honneur à en parler à tout le monde et à partager LE régime du siècle même avec les anorexiques. Il y a même des jeunes femmes qui vont chez le médecin pour perdre juste un kilo. Ce n’est pas les médecins qui vont se plaindre! Bien au contraire! 

Le maillot enfin choisi et payé une fortune, les kilos en voie de disparition, il reste encore à trouver les sandales qui vont avec. C’est à elles qu’on reconnait votre style: des tongs et vous êtes une personne “sport”, l’épaisseur des talons compensés définit si vous êtes très mode ou très petite, vous êtes sophistiquée si vous optez pour des talons aiguilles et carrément paysanne si vous avez des sabots en bois.


Vous y êtes enfin!  Vous arrivez à la piscine en priant qu’aucune des personnes présentes n’ait choisi le même bikini que vous. Evidemment, comme d’habitude, les meilleures places sont prises par ceux qui arrivent à l’aube “pour réserver” ou parce que dès le début de la saison, ils ont généreusement graissé la patte du garçon de plage qui depuis, au moindre regard accourt pour leur déplacer le parasol, ajouter une chaise longue, servir un jus de carotte au prix de 3 kg de carottes (la béta-carotène aide au bronzage, il ne faut pas l’oublier !) , leur dénicher une table basse alors que vous ça fait une heure que vous en réclamer une, et même leur amener le cellulaire jusque dans l’eau. Parce qu’évidemment au bord d’une piscine, le portable est aussi important sinon plus que la casquette et la crème. Surtout qu’en plein été, saison de tous les diners, on peut facilement se faire entendre par tous et raconter avec force détails le diner du ministre X, du député Y ou de Madame W, ou ceux du Festival International du Village dont personne n’a entendu parler.

JOSYANE BOULOS 
Extrait de Cartons Rouges 

jeudi 13 avril 2017

13 AVRIL 1975 VU PAR JEAN-CLAUDE BOULOS

Jean-Claude Boulos célébrant son anniversaire le 13 avril 2007

En avril 1976, Jean Claude Boulos décide d’écrire un livre sur la guerre du Liban. Un livre qu’il n’achèvera pas, probablement découragé par la longueur de la guerre et des circonstances sécuritaires de l’époque.

Ses enfants ont retrouvé le cahier qui relate cette « Chronique d’une année d’agonie ».

Voilà la première journée de guerre telle que vécue par Jean Claude Boulos.


13 Avril 1975.

Cette date coïncide avec mon 41ème anniversaire. Je suis marié, père d’une fille de 12 ans, Josyane, d’un garçon de 11 ans, Naji, et d’une fille de 9 ans, Myrna.

C’était un dimanche. Il faisait beau, merveilleusement beau. On aurait dit que la nature avait bien soigné les choses pour rendre ce dernier dimanche de paix véritable, un immense chant de gloire au printemps. La veille déjà, j’avais célébré mon anniversaire avec mes copains du Théâtre de 10 heures au Casino du Liban.

Comme si mon subconscient m’avait dicté ma conduite, je m’étais déchaîné ce soir-là et j’avais retrouvé ma verve des années cinquante chantant des Rock n’Roll de ma jeunesse jusqu’à m’égosiller. C’était formidable. J’avais retrouvé la forme, le rythme de mes vingt ans et je revivais pleinement cette époque merveilleuse où je lâchais mes projets de béton armé à l’Ecole d’Ingénieurs pour aller m’époustoufler à chanter et danser le Rock dans les boîtes de nuit.  Après le théâtre, nous étions entrés à la table de jeux du Casino du Liban et j’avais joué, le 13, le 4 et le 34. C’est-à-dire la date de ma naissance. Ça m’avait rapporté 350L.L. Un joli cadeau d’anniversaire.

Epuisés mais heureux, ma femme et moi étions rentrés à la maison et le 13, nous avions projeté d’aller passer la journée à Hamlaya avec nos amis. Hamlaya, à 30 minutes de Beyrouth, est un village merveilleux de quiétude. Nous avions fait griller de la viande sur un feu de brindilles et les enfants avaient pris un plein bol d’air. On voyait encore quelques traces de neige sur les pentes de Sannine. Il faisait bon, il faisait doux. Les oiseaux gazouillaient, l’air était pur et la vie était belle. Nous venions de passer la dernière journée sans appréhensions et sans peur, la dernière journée de cette vie à la libanaise que le monde entier nous enviait et qu’il avait semble-t-il décidé de détruire et de nous ôter.

Les enfants avaient joué comme des fous à courir partout. Nous avions fait des mezzés et pris un bon arak. La douceur de vivre nous avait engourdis. Nous avions parlé Fouad (mon ami) et moi des projets futurs, d’une coopération plus étroite, les femmes avaient parlé de la mode, des vacances d’été, d’une action sociale commune : bref, de tout ce qui fait de notre vie quotidienne, une vie calme et sereine au milieu d’une nature riche et généreuse et qui nous avait été léguée depuis des siècles par un beau Dieu qui avait peut-être trop bien fait les choses et qui ce, 13 Avril 1975, avait sans doute décidé de tout changer, de tout bouleverser et de tout détruire.

En rentrant chez nous, nous avions chanté comme à notre habitude. Nous avions fait des devinettes et ma femme s’était assoupie près de moi exténuée par une longue journée en plein air. En arrivant sur les hauteurs d’Achrafieh, nous avions constaté un remue-ménage inhabituel. Des jeunes gens en armes couraient un peu partout. C’était étrange. Pourquoi toutes ces armes à feu au terme d’une si belle journée ? Au fur et à mesure que l’on approchait de la maison, il y avait de plus en plus d’effervescence parmi la population, mais nous n’avions trouvé aucune explication à la chose et nous avions supposé tout simplement qu’il s’agissait d’un incident de quartier tout au plus.

La vérité était toute différente. La vérité était autrement plus tragique, autrement plus sanglante.

La vérité c’est que le matin même, un drame s’était déroulé qui devait catapulter le Liban à l’avant-scène de l’actualité internationale au milieu du gouffre de la guerre civile.

La vérité c’est que l’on venait de poignarder le Liban et que notre pays devait pendant toute une année se traîner à genoux, se faire saigner et qu’il n’allait se trouver personne pour soigner sa blessure, la cautériser, l’aseptiser.

La vérité c’est que le 13 avril, date de mon anniversaire, allait être la date la plus fatidique de notre histoire et que, dorénavant, dans les manuels de l’histoire du Liban, il allait figurer aux côtés de dates autrement plus honorables comme celles du 6 mai 1916, jour des Martyrs ou du 22 novembre 1943, jour de l’Indépendance de notre pays.

Les faits ! Une église était inaugurée dans le quartier périphérique de Ain Remmaneh, un quartier nouveau et surtout habité par des chrétiens et séparé du quartier populeux de Chiah par une autoroute qui mène à Saïda. A cette inauguration devaient assister Pierre Gemayel, chef du Parti Kataëb depuis 1936, et Camille Chamoun, ancien président de la République et chef du Parti National Libéral, tous deux leaders maronites. Avant la cérémonie, des incidents prenant l’allure de défi eurent lieu devant l’église et une voiture étrangère au quartier est passée en trombe faisant feu sur le cordon de sécurité et tuant net le chef de section du parti Kataëb du quartier. Un incident aussi grave, dans un pays souffrant de la présence de 350.000 Palestiniens et vivant dans un précaire équilibre entre 14 confessions et rites différents, aurait dû mobiliser les effectifs des forces de l’ordre pour en circoncire les séquelles explosives.

Le fait est qu’aucune force n’a été dépêchée sur les lieux. Et donc le drame a pu se produire.

Le Drame : un autobus d’une parade dans le quartier de Sabra passe dans Ain Remmaneh dans l’heure qui suivit le meurtre du chef de section. Les hommes du quartier en ébullition imaginent que c’est une attaque. Le drame est d’autant plus atroce qu’il est très court.

L’autobus est mitraillé de tous les côtés et on relèvera 26 cadavres dans l’autobus. 26 cadavres de Palestiniens.

Les premiers d’une longue et morbide série de cadavres.

Ce drame se passait par une des plus belles journées du Printemps 75.

Nous étions à 20 kilomètres de là, jouant et riant. Nous étions à mille heures d’imaginer même qu’il eût pu se dérouler.

Nous avions ouvert la radio et la télévision, ce soir-là, pour avoir plus de précisions sur cette nouvelle que nos voisins (qui l’avaient sue par des amis à qui d’autres aussi avaient téléphoné) nous avaient racontée. Hélas ! Nous avions encore cette honteuse télévision pour qui rien de ce qui arrive de mal au Liban ne pourrait être raconté. La première nouvelle était consacrée à l’opération du président Sleiman Frangieh à qui l’on venait d’enlever la vésicule biliaire. (Je me suis souvenu de la boutade du Théâtre de 10 heures : « Dorénavant le président ne s’énervera plus, il ne se fait plus de bile »).

Il fallut attendre le lendemain pour être un peu plus renseigné. Les journaux étaient barrés de larges machettes : Massacre à Ain Remmaneh. Les détails suivaient. Et chacun essayait d’accuser l’autre partie.

Je me souviens d’avoir été outré devant les images des journaux. Je m’étais alors dit : quelles que soient les raisons, on ne peut pas, on ne doit pas assassiner 26 personnes de cette façon-là.

Ce fut le début de la longue crise, loin de la politique et de ses dédales. Je ne pouvais penser qu’il y avait dans ce meurtre collectif, le détonateur qui allait suffire pour faire éclater le Liban.  

Je me suis dit : « On trouvera bien le moyen de régler la question. Notre pays est un pays de miracles et l’on saura bien raccommoder les choses et trouver une solution ». Après tout, nous avions survécu aux évènements de 1958, à la guerre de 1967, aux accrochages avec les Palestiniens de 1969 et surtout à la petite guerre avec les Fedayin en 1973. Tout devait tendre vers une normalisation des choses. Les Américains avaient trop investi au Liban pour permettre au pays de se laisser détruire. Le Liban avait pris la défense de la Palestine à l’ONU en octobre 1974. Il y avait trop de bien-être, trop de travail pour que des gens puissent venir détruire tout cet acquis.

Naïf pressentiment ! Naïves conclusions !

Ce jour-là, on avait bel et bien commencé à tuer le Liban et nous allions assister, témoins, à sa mort.


Jean Claude Boulos

à lire aussi sur : https://www.facebook.com/75aujourlejour/posts/1857340611205435:0

vendredi 4 novembre 2016

Thank You Lama and Tammam Salam

Today we have a new Prime Minister, Saad Al Hariri replacing M. Tammam Salam. 
I would like to say THANK YOU to this wonderful couple that taught me a lot these past 2 and a half years. M. Salam with the unconditional support of his wife Lama led the country through very harsh time staying humble, calm and so respectful of their fellow citizens. It was an honor to collaborate with you with the "Maw3ad fi Al Serail" series. And I am pretty sure that the majority of the Lebanese agrees with me thanking you.

dimanche 16 octobre 2016

CETTE NUIT DU 31 JANVIER AU 1ER FEVRIER 1990


Les traces de l'impact d'obus sur le mur de mon jardinet. 

Je voudrais vous raconter une histoire. Qui ne vous fera pas rire. Mais peut-être réfléchir. Parce que j’essaye encore – malgré mon désarroi total – de sauver quelque chose dans ce pays qui est le mien.

Cette histoire je l’ai vécue – et comme j’aurais aimé ne jamais la vivre – dans la nuit du 31 Janvier au 1er Février 1990.

Mercredi 31 janvier, le matin les nouvelles étaient alarmantes… Geagea- Aoun / Aoun- Geagea. On ne voulait pas vraiment y croire. Wallaw ! Les chrétiens entre eux ? L’après-midi, la situation était de plus en plus tendue et les combats commençaient.   Habitant Mar-Takla- Hazmieh, nous n’étions pas vraiment inquiets. Nous avions mon ex-mari et moi bossé toute la journée et notre associé Elie, était resté chez nous ne pouvant pas rentrer chez lui à Achrafieh .

Avant de dormir, j’ai pu appeler mes parents (après plusieurs essais pour «  avoir la ligne »)
Maman : dormez dans le couloir ma chérie.
Moi : Mom, quand même on ne va pas bombarder Mar Takla !
Maman : Tayeb, mettez Christophe entre vous. (Mon nouveau né de 4 mois, mon ainé)
Moi : Mom, rien ne va se passer ! wallaw des chrétiens entre eux !! Halla2 bi rou2o…

Mais les mères sont intuitives.

Mon père a écrit un poème sur cette nuit là. Un poème que même 27 ans plus tard je n’arrive pas à lire sans pleurer.

Il était deux heures du matin
DEUX HEURES DU MATIN
Quand soudain
Dans un coin
de la maison
Dans un coin
de ma déraison
Une sonnerie venue du fond d’un désespoir
Retentit froide, glacée,
Comme la nuit, glacée,
Comme la nuit, froide
Comme la nuit, noire

Nous sommes blessés
Dit la petite voix dans un sanglot retenu
Blessés
BLESSES

Le premier obus nous avait réveillé mon mari et moi. Instinctivement, je dis «  C’est proche, qu’est ce qu’on fait ? »
Michel tourne sa tête vers moi. Il n’a pas le temps de répondre. L’obus éclate sur le mur du jardinet qui fait face à notre chambre à coucher et nous arrose d’éclats. Le bruit, l’odeur, la fumée sont abominables. Michel perd immédiatement connaissance et je l’entends râler. Pourtant pas une goutte sang sur son corps. Je ne comprenais rien. J’ai été  moi-même en deux secondes couverte de sang. Des dizaines de micro éclats m’avaient percés le bras et le sein gauche. Une force venue de je ne sais où, me fait sortir du lit. Je cours vers la chambre de mon bébé en appelant notre ami qui dormait dans la salle de séjour.  Mon fils dormait paisiblement.  Avec Elie, nous repartons vers ma chambre à coucher. Michel était toujours inconscient. J’apprendrais un peu plus tard qu’un éclat s’était fiché dans son poumon et avait causé une hémorragie interne. Avec un bras et l’aide d’Elie, je prends le drap et on le pose par terre pour le trainer jusque dans le couloir. Les bombardements au dehors faisaient rage.  Elie et moi nous poussons le lit de Christophe dans le recoin de la chambre et je cours vers le téléphone. La ligne est « venue » du premier coup.
«  Papa, nous sommes blessés »
« J’amène des pansements ? »
« Il faut aller d’urgence à l’hôpital »
« On arrive »

Papa décrit ce moment ainsi :

La minute qui suivit
Mais y a-t-il des minutes qui suivent
Un moment de détresse,
Fut longue comme une éternité
Froide comme la nuit froide
Glacée comme la nuit glacée
Noire comme la nuit noire
Et notre cœur qui bat
Mêle ses chamades aux éclats
Des bombes
Aveugles, meurtrières.

Deuxième coup de fil à la famille de Michel.
« Arlette, nous sommes gravement blessés. Papa va nous emmener au Sacré-Cœur »

En attendant l’arrivée de mes parents, je couvre Michel d’une couverture et me regarde. Ma chemise de nuit est écarlate. Le couloir est plein de sang.  Je supplie Elie de déchirer mon vêtement et lui demande de m’amener des serviettes pour sécher le sang et une autre chemise de nuit.  Qui en un rien de temps fut souillée aussi.
Heureusement mes parents n’habitent qu’à une minute de chez moi. Ils arrivent rapidement. Maman, infirmière de profession, me donne rapidement les premiers soins, prend le pouls de mon mari qui « Gémit son mal, Il est blanc, autant la nuit est noire, Il est froid autant la nuit est froide »
Elle prend en charge Christophe qui dort encore, tranquille au milieu des éclats.  Avec une force que seul donne le désespoir, mon père et Elie transporte Michel dans la voiture de Papa, Dieu merci à l’époque une Volvo bien solide.  Je ne sais toujours pas comment j’ai pu marcher, monter en voiture, soutenir mon mari.
Les 2km qui nous séparent de l’hôpital furent horriblement longs. Mon père zigzaguait entre les bombes, et chaque trou, chaque bosse étaient un calvaire pour nous deux, blessés.
Des bombes
Qui tombent, tombent, tombent
Comme des tombes
Noires, glacées, froides
Comme cette nuit
Qui n’en finit plus.

Je pensais avoir vécu le pire. Le pire était à venir. A l’hôpital, des dizaines de soldats. C’était dantesque. Des bras arrachés, des pieds en lambeaux, un œil crevé, des ventre atteints toutes entrailles dehors, des visages déchiquetés.
Et des cris
Des cris
Des insultes
Des hurlements.
Et moi sur mon brancard. Et moi toute nue sous un drap. Ayant été jugée «  Hors danger » après les rayons X, on m’avait laissée seule sous une fenêtre brisée. Nous étions en février. Je tremblais de tout. De froid, de peur, d’angoisse. Mes larmes ne coulaient pas. 
Ce soir-là, j’ai compris ce que «bain de sang » voulait dire. Je n’oublierais jamais cette religieuse qui n’arrêtait pas de passer la serpillière inlassablement, inutilement.
Dans une des salles d’opération, Michel se faisait poser un drain « à froid » sans anesthésie, pour vider le sang de l'hémorragie interne. Les médecins le garderont ensuite sous observation. Si l’éclat ne bouge pas, il ne sera pas opéré (ce qui fut le cas).
Le chaos qui régnait à l’hôpital était insoutenable.  Les soldats n’arrêtaient pas de hurler leurs insultes et mon mari  sa douleur que j’entendais à chaque fois qu’une infirmière ouvrait la salle d’opération.
Et c’est là que moi j’ai hurlé. Un petit bout de femme désespérée, angoissée, à bout. Un hurlement qui a fait taire tout le monde sauf les bombes.

Il est Six heures du matin
SIX HEURES DU MATIN
L’aube chasse la nuit
Un coq à encore le courage de chanter.
Des oiseaux ont encore la force de voler
Le soleil a encore l’insolence de paraître
La vie a encore l’insolence de renaitre.
La nuit est finie
Pas la guerre.

Vous comprenez pourquoi je n’applaudis plus aucun seigneur de la guerre, quel qu’il soit.

Et que je méprise ceux qui applaudissent encore.


*Extraits du poème "Deux heures du matin" tiré du recueil " Amertumes" de Jean-Claude Boulos, publié en Décembre 1990.

JOSYANE BOULOS